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Ce jour-là, toute la famille était réunie. Les enfants, les petits-enfants, les arrière-petits-enfants. Cela faisait une paye qu’on n’avait pas vu ça ! Faut dire ! Ce n’était pas un jour comme les autres ! Mémé fêtait ses 90 ans ! Pour rien au monde, on n’aurait voulu manquer ça ! Ça faisait une sacrée tablée ! Mémé s’était installée au bout de la table, comme ça elle pouvait voir tout le monde. Ça discutait dans tous les coins, depuis le temps qu’on ne s’était pas vus ! Oh ! On en avait des choses à se raconter ! Tu te souviens ! Tu te rappelles ? Et untel, qu’est-ce qu’il est devenu ? On est même allé chercher les photos dans l’armoire parce que mémé, elle garde tout ça. Dans des cartons : un carton pour les photos, un carton pour les cartes postales, un carton pour les coupures de journaux. Chaque fois qu’un des membres de la famille a les honneurs de la presse, l’article est soigneusement découpé et rangé dans l’armoire…
A la fin du repas, mémé a soufflé ses bougies, elle a mangé une part de gâteau,  et elle a bu une coupe de champagne. On a vu ses yeux qui ont commencé à clignoter !
la vieille horloge qui ne marchait plus depuis dix ans, depuis la mort de pépé ! La vieille horloge s’était remise en marche !
- Pas toute seule quand même ?

Alors, on a entendu :

- Et le pépé alors ? On ne l’invite pas pour l’anniversaire ?

La porte de l’horloge s’est ouverte tout doucement et pépé est apparu dans son beau costume, la face hilare, frisant ses moustaches en guidon de vélo et au même moment, un oiseau tout blanc s’est posé sur le bord de la fenêtre ! Pépé a fait le tour de la table, il est allé s’asseoir à côté de mémé.

- Oh bah ! J’boirais bien un p’tit coup moi aussi !
Il a rempli son verre.
- Bah ! Qu’est-ce que vous avez tous là à me regarder ? Quatre-vingt dix ans ! Ça se fête non ?
           
- Tiens ! mémé a mis ses Warnings !
et tout doucement, tout doucement elle s’est endormie.

Chuuuuuut ! mémé dort !

Tout à coup, on a entendu : “dong… dong… dong…” ! L’horloge !
Pépé a bu un coup, s’est calé dans le fond de la chaise et il a posé sa main sur celle de mémé. Elle n’a rien dit mais elle a souri… Nous, on n’osait pas bouger, même pas les paupières ! Et quand l’oiseau blanc a frappé aux carreaux, on a tous sursauté ! Quand on s’est retourné… La chaise de pépé était vide ! Et son verre aussi d’ailleurs ! Alors mémé a ouvert les yeux, elle a souri en voyant nos têtes d’ahuris et elle a dit :
L’Amour ! C’est ça !


de et par Laurent Kermabon,
illustré par Yaël. 

Posté par marmou31 à 10:57 - 01_contes - Commentaires [0] - Permalien [#]

Allez ! Vas-y ....raconte !

lorsque le conte donne à voir.....

Une chronique de l'association Brocélia par Jean-Marc Derouen...

Par Mamm’ Soaz

Tout ça, c’est des histoires… des racontars… et puis d’abord, c’est même pas vrai !

Bah ! Oui ! Et alors ? Ce n’est pas la peine de prendre ce ton de dégoût ! Car en fait c’est quoi, la vérité ? Moi, je me demande toujours si la planète Terre existe vraiment… Et si la Terre n’était qu’une infime partie d’un être minuscule (l’univers) qui était en train de se faire manger par une grosse et énorme bête ? Hein ? Et si la pensée n’était qu’une fuite en avant d’une matière à penser qui met les choses de côté en attendant qu’elles mûrissent ? Et si le chocolat n’était qu’un état de conscience dans lequel le cacao ne se reconnaissait pas ? Et si mon père devenait maire ? Et si ma mère manquait de repères ? Voilà autant de vraies fausses questions qui ne répondent pas à la question cruciale qui nous anime tous : Est-ce que les contes sont vrais ?

 
à, je suis catégorique : OUI, les contes sont vrais ! Aussi vrais que un et un font quatre lorsqu’on attend  des jumeaux… Aussi vrai que l’on est en retard  lorsqu’on est dans l’étang… Aussi vrai que “Fumer  nuit aux spermatozoïdes”, inscrit sur les paquets  de cigarettes, est un mensonge sachant qu’on  n’a encore jamais surpris un spermatozoïde  une cigarette au bec… Aussi vrai que cette  femme… morte de n’avoir pas pu me rencontrer…  Oui ! Tous les contes sont vrais ! Je n’en démordrais  pas, même si j’avais un dentier. Mais, bien sûr, tout dépend de l’axe dans lequel on considère la question !  Car c’est toujours cette question essentielle qui nous  turlupine tous au sein de l’Association Brocélia.  Dès que l’un ou l’une d’entre nous vient nous raconter une histoire qu’il (ou elle) vient de créer, il (ou elle) nous demande immédiatement : Est-ce que mon histoire est vraie ?

Et sur le champ, on lui répond en chœur, (de préférence, parce que ça fait mieux et parce que c’est beaucoup plus joli) :  Oh oui ! Bien sûr !

C’est ce qui s’est passé avec la Mamm’Soaz le soir où elle est arrivée avec son histoire dans la tête intitulée “Guillemette” et qu’elle nous l’a racontée pour la première fois. Quand on lui a dit que son histoire était vraie, la Mamm’Soaz en a été la première surprise. Elle en était toute retournée. Elle ne le croyait pas… Il a fallu qu’on insiste ! Remarquez, c’est logique car venant tout juste de la créer, elle n’avait pas encore suffisamment de recul. C’est ça les copains… ça vous conforte là où on se sent seul(e) et ça vous affirme des vérités que l’on aurait toujours ignorées. Je vous le répète, la vérité dépend toujours de l’axe dans lequel on considère la question ! Remarquez…là encore ! Face à cette affirmation, en ce moment même, j’ai un doute… Mais ce que je sais en revanche, c’est que la Mamm’Soaz, quand elle nous la raconte sa “Guillemette”, nous… dans l’atelier… on ferme les yeux et on se laisse guider par les mots et les images. On flotte doucement au gré des courants. C’est comme si elle allumait un feu au bord de notre imaginaire afin qu’on vienne s’échouer pour écouter au plus près d’elle. La Mamm’Soaz, dans le groupe, c’est notre naufrageuse du bonheur ! Elle nous fait rire et puis rêver. Et ça ! C’est vraiment vrai !

Et si vous ne me croyez pas, alors… fermez les yeux…et lisez !


Ce matin là… Guillemette n’en croit pas ses yeux…
Elle est là… devant elle… à deux pas… comme elle l’a rêvée depuis la petite annonce de son journal.
La maison est là, sur la dune, face à l’océan.
C’est une vieille maison moussue.Une maison oubliée par le temps qui semble l’attendre, elle, la Guillemette ! Elle s’avance dans les allées, au milieu des roses trémières… Elle entre. Dans la pénombre… là dans un coin… une grosse horloge au balancier immobile la regarde venir. La dame de l’agence est déjà là… Les transactions sont vite expédiées ! Guillemette ne se pose même pas de questions quant au prix dérisoire qui lui en est demandé. Elle signe ! Trois mois plus tard, la voici installée… Elle se sent bien ! Tout s’est ordonné autour d’elle… Même son ordinateur a su s’adapter aux vieux murs. Et ça, ce n’est pas peu dire… Et puis… un matin… un matin d’automne… tout bascule… Une brume épaisse venue de la mer glisse sur le jardin… Elle se sent entourée d’ombres, de présences… l’atmosphère devient vite pesante


Elle enfile son caban. La nuit est déjà là. Les tourbillons du vent l’emportent sitôt franchie la barrière du jardin. C’est quoi ce bruit ? Un bruit de rames… Un bruit de rames à cette heure ? Un léger murmure, un chuchotement de voix humaines lui arrive par-dessus le fracas des vagues. Ces voix qui sortent de la mer lui glacent le sang. Rauques, traînantes, elles s’élèvent du fond des eaux, comme si des équipages invisibles allaient débarquer. Soudain, de lourdes silhouettes encapuchonnées surgissent de la brume. Ruisselantes, elles s’arrachent une à une de la crête des vagues et glissent vers elle !
Et cette horloge ? Cette grosse horloge qui ne marche même pas ? Cette horloge dont les aiguilles restent bloquées sur le douze comme au jour de son arrivée… Pour la première fois Guilemette n’est pas à l’aise… Elle se sent épiée, surveillée… comme si son horloge voulait lui parler, comme si elle voulait lui dire de sortir, de s'en aller, d'aller sur la dune...
Guillemette reste scotchée sur place, jusqu’à ce cri terrible qui déchire l’air. Elle court se mettre à l’abri derrière la murette du jardin. Mais les voix, ces voix aux timbres étranges se rapprochent, s’amplifient. Elle sent des souffles froids qui lui passent sur le cou. De l’autre côté du mur, elle entend des claquements de sabots, des cris, des plaintes, des lamentations et même, mais oui, on dirait… des pleurs d’enfant ! Elle court se réfugier dans la maison. Lorsqu’elle ose un regard par la fenêtre, elle voit son jardin auréolé d’une étrange lueur. Elle se jette dans son fauteuil, et, de peur et de fatigue, finit par s’endormir. C’est le frais soleil du matin qui la réveille. Son bol de café fumant dans les mains, la voici dehors. -  Que s’est-il passé cette nuit ? J’ai dû rêver ! Mais oui !  Et pourtant, s’il y avait eu véritablement naufrage ?

Elle se dirige vers le bourg.
- Tout à l’air normal par ici…

Sur le trottoir d’en face, le vieil horloger attache ses volets de bois. Leurs regards se croisent. Sans réfléchir, elle traverse la rue, va droit vers lui et elle lui raconte les événements de la nuit.
- Vous n’avez pas rêvé… mais quand même ! Vous auriez dû savoir qu’en habitant la maison des naufrageurs vous preniez ce genre de risque voyons. J’ai bien voulu vous en parler, rappelez-vous, le jour où vous m’avez appelé pour réparer votre horloge, cette horloge qui n’a jamais marché depuis le jour du drame ! Mais vous sembliez tellement loin de ce genre de préoccupation ! Vous ne m’auriez même pas écouté ! 
- Quoi ? Le jour du drame ? La maison des naufrageurs ? Vous avez dit la maison des naufrageurs ? D’accord ! Je comprends ! Le prix dérisoire… La précipitation de l’agence pour me faire signer la promesse de vente ! Et je comprends maintenant pourquoi ces gens qui l’avaient si bien restaurée l’ont quittée dès le premier hiver !
- Sachez, ma petite dame, que tous ceux qui ont vécu là faisaient partie de ces bandes que l’on appelait autrefois les naufrageurs. Cette maison a été le témoin d’horribles pillages. Ses derniers occupants avaient une fillette. Après une tempête d’équinoxe comme celle-ci, les villageois ont retrouvé leurs corps sans vie avec ceux de trois marins anglais. Les visages avaient été fracassés, écrasés à coups de rames. Ils se sont empressés d’enterrer les corps dans le jardin de la maison des dunes. Et depuis, les gens d’ici ne s’approchent plus de cette maison maudite ! …


Guillemette remercie le vieil homme. Arrivée chez elle, elle prend une bêche et se met à creuser. Elle creuse au pied du laurier là-bas, contre la murette. Pourquoi à cet endroit ? Elle ne le sait pas mais elle creuse… Elle creuse… Elle creuse… Et soudain un bruit contre le fer de la bêche. 
- Mon Dieu ! Des os ! Des os humains !
Elle les ramasse, les dispose dans une boîte en fer et les recouvre de ses plus belles roses trémières. Elle se dirige ensuite vers le cimetière. Là, elle enterre les restes à l’endroit où l’on jette les fleurs fanées et, rappelez-vous autrefois, les vieilles couronnes de perles.


Le soir venu la tempête redouble de violence. Au beau milieu de la nuit un fracas terrible la réveille. La lucarne au-dessus de sa tête est ébranlée par des chocs effrayants comme si les paquets de mer arrivaient jusque-là. Au travers de toute cette eau, elle voit le cadavre d’un homme, bras en croix. Elle se retrouve dehors, serrant son caban contre elle. Dans le vent, elle entend les voix, ces mêmes voix à l’accent étrange que la veille. Des bruits indéfinissables l’entourent. L’impression d’être frôlée, bousculée, piétinée, même, est tellement forte, qu’elle s’écroule sans connaissance. Le petit matin la retrouve dans la même position, toute transie, courbatue.

Guillemette va pour se relever, là, près de son visage, quelque chose de doux. Une main inconnue a déposé dans l’herbe foulée une couronne tressée avec ses roses trémières. Elle se saisit de la couronne, la serre contre elle… En retournant vers la maison, elle a le sentiment d’être en harmonie avec ce qui l’entoure, elle se sent heureuse, comme libérée. Elle ne s’étonne même pas d’entendre sonner, pour la première fois, le carillon de sa grosse horloge.

Depuis cette nuit d’équinoxe là, rien n’est plus jamais venu troubler la quiétude des lieux.


Françoise Cordeau
dite la Mamm’ Soaz
(Riantec)
illustrations: Yaël

Posté par marmou31 à 09:35 - 01_contes - Commentaires [1] - Permalien [#]

Mémé

Une chronique de l'association Brocélia par Jean-Marc Derouen...

Conteur. C’est certainement le second métier le plus vieux du monde ! Depuis toujours, l’homme s’est raconté des histoires puis les a racontées aux autres ! 

   

Moi, je suis devenu conteur presque par hasard… En me promenant dans la forêt de Brocéliande ! (Oui, il faut un minimum quand même !).  A cette époque j’écrivais des nouvelles. Un jour, les organisateurs d’un festival de contes m’ont demandé de venir lire un petit texte que j’avais écrit sur la terrible tempête de 1987... C’était à Plélan-le-Grand.
J’y suis allé, j’ai lu et dans l’assistance, à mon grand étonnement, un grand silence : tout le monde écoutait attentivement ! On m’a demandé alors de revenir l'année suivante pas pour lire cette fois mais pour dire...Je me souviens comme si c'était hier. Michèle Laur, la responsable de l'office du tourisme de Tréhorenteuc me dit: "L'année prochaine je te programme dans les "Mardis de Brocéliande".
Franchement je ne m'en sentais pas capable alors...


Je lui ai dit que non...   Elle m’a dit que si !
Je lui ai dit que non...   Elle m’a dit que si !
Je lui ai redit que non...   Elle m’a redit que si ! (têtue la
dame ! )
J’ai donc encore dit : non !   Mais elle a encore dit : si !

Alors j’ai dit : Ah bon…

C’est comme ça que je suis devenu conteur, parce que quelqu’un, un jour, m’a fait comprendre que c’était possible ! A partir de ce jour, ma vie a changé. Le virus étant pris, la maladie du bonheur de raconter m’a envahi !

Et depuis, je cause,... je cause,... je cause...

A tel point qu’il y a un peu plus de trois ans, à mon tour j’ai eu envie de donner la parole à d’autres et dans l’association Brocélia, j’ai ouvert un atelier-contes à Cléguer.

Aujourd’hui, nous sommes huit à nous retrouver chaque lundi à la ferme du Merdy, à Hennebont. Quatre conteuses et quatre conteurs pour travailler ensemble, pour nous raconter des histoires, des anecdotes, pour vivre l’instant de conte comme un moment de bonheur absolu.

   


On improvise, on adapte, on invente,

on crée, on analyse, on critique… On dit et on redit !

On répète, on tripète ! On quadrupète !!


Même parfois, mais toujours dans la bonne humeur ! L’important pour nous, c’est de permettre à chacune et à chacun de mettre en paroles ses propres histoires. Avec ses mots. Avec son corps. Raconter des histoires, c’est donner à voir… Le conteur voit ce que le public ne voit pas. Alors, il le raconte avec ses pensées, sa structure grammaticale, ses gestes. En cela, chaque conteur est unique et dans l’atelier, il y a autant de mondes différents qu’il y a de conteurs. Ce sont ces mondes-là que nous allons découvrir dans cette rubrique du Cri-du-Menhir. Vous verrez que je ne vous mens pas et pour preuve, je vous invite à entrer dans le monde bien réel et pourtant magique de Laurent Kermabon.

Laurent est arrivé par un soir de septembre, il y a trois ans. Son but : apprendre des contes ! Je lui ai dit alors qu’il était mal tombé, que les contes cela ne s’apprenait pas. Les contes ça se visite, ça se découvre, ça sort de soi, ça se dévoile mais ça ne s’apprend pas ! Et petit à petit, Laurent a appris à visiter son monde intérieur, à explorer ses émotions, à les exprimer. Petit à petit, il a commencé à travailler, à adapter, à malaxer le monde des mots, à jouer avec les rythmes, à identifier ses émotions. Puis il a commencé à créer…
Et de très belle façon ! Témoin, ce texte “Mémé” issu d’un travail d’improvisations où, au fil du temps, les mots sont venus se placer d’eux-mêmes pour offrir des images justes, authentiques et profondes. Pour l’anecdote, un jour, Laurent a raconté cette histoire à la radio. Le soir même, je recevais un coup de téléphone d’un auditeur qui l’avait entendue dans sa voiture et qui avait dû s’arrêter sur le bord de la route pour reprendre ses esprits tant l’émotion avait été forte en l’écoutant. Aussi m’appelait-il pour savoir si je pouvais lui envoyer le texte…

Ce récit, le voici. Mais soyons clair, un écrit ne reste qu’un écrit face à l’oralité ! Et pour tous ceux qui le liront , il manquera toujours la voix chaude et tendre de Laurent, ses intonations, ses coups de gueule. Aussi je ne peux que vous encourager à aller l’écouter lors d’une de ses balades contées où de ses soirées contes dont il a le secret… Laurent raconte sa Bretagne, la Bretagne intérieure (là où il habite) et celle du bord de mer (là où il est né) !

Alors, vous êtes prêts ?  C’est parti ! Fermez les yeux... et lisez !!!

Jean-Marc Derouen.

de et par Laurent Kermabon,
illustré par Yaël.


      
Ce jour-là, toute la famille était réunie. Les enfants, les petits-enfants, les arrière-petits-enfants. Cela faisait une paye qu’on n’avait pas vu ça ! Faut dire ! Ce n’était pas un jour comme les autres ! Mémé fêtait ses 90 ans ! Pour rien au monde, on n’aurait voulu manquer ça ! Ça faisait une sacrée tablée ! Mémé s’était installée au bout de la table, comme ça elle pouvait voir tout le monde. Ça discutait dans tous les coins, depuis le temps qu’on ne s’était pas vus ! Oh ! On en avait des choses à se raconter ! Tu te souviens ! Tu te rappelles ? Et untel, qu’est-ce qu’il est devenu ? On est même allé chercher les photos dans l’armoire parce que mémé, elle garde tout ça. Dans des cartons : un carton pour les photos, un carton pour les cartes postales, un carton pour les coupures de journaux. Chaque fois qu’un des membres de la famille a les honneurs de la presse, l’article est soigneusement découpé et rangé dans l’armoire…
A la fin du repas, mémé a soufflé ses bougies, elle a mangé une part de gâteau,  et elle a bu une coupe de champagne. On a vu ses yeux qui ont commencé à clignoter !
la vieille horloge qui ne marchait plus depuis dix ans, depuis la mort de pépé ! La vieille horloge s’était remise en marche !
- Pas toute seule quand même ?

Alors, on a entendu :

- Et le pépé alors ? On ne l’invite pas pour l’anniversaire ?

La porte de l’horloge s’est ouverte tout doucement et pépé est apparu dans son beau costume, la face hilare, frisant ses moustaches en guidon de vélo et au même moment, un oiseau tout blanc s’est posé sur le bord de la fenêtre ! Pépé a fait le tour de la table, il est allé s’asseoir à côté de mémé.

- Oh bah ! J’boirais bien un p’tit coup moi aussi !
Il a rempli son verre.
- Bah ! Qu’est-ce que vous avez tous là à me regarder ? Quatre-vingt dix ans ! Ça se fête non ?
           
- Tiens ! mémé a mis ses Warnings !
et tout doucement, tout doucement elle s’est endormie.

Chuuuuuut ! mémé dort !

Tout à coup, on a entendu : “dong… dong… dong…” ! L’horloge !
Pépé a bu un coup, s’est calé dans le fond de la chaise et il a posé sa main sur celle de mémé. Elle n’a rien dit mais elle a souri… Nous, on n’osait pas bouger, même pas les paupières ! Et quand l’oiseau blanc a frappé aux carreaux, on a tous sursauté ! Quand on s’est retourné… La chaise de pépé était vide ! Et son verre aussi d’ailleurs ! Alors mémé a ouvert les yeux, elle a souri en voyant nos têtes d’ahuris et elle a dit :
L’Amour ! C’est ça !


de et par Laurent Kermabon,
illustré par Yaël. 

Posté par marmou31 à 17:10 - 01_contes - Commentaires [0] - Permalien [#]

Le drame du brame

Une chronique de l'association Brocélia par Jean-Marc Derouen (conteur)


   

Vivement la retraite...

Le mois dernier, Patrick Bernard, de l’association Brocélia, a conté son spectacle intitulé “Vivement la retraite à Kersabiec” à Bretenoux (Lot) et à Plœmeur (56) lors de la fête du Cri du Menhir. Soirées folles avec plus de deux cent cinquante personnes au total, qui ont suivi les pérégrinations des retraités de la maison de Kersabiec.

Moments forts, drôles et émouvants où le conteur s’est livré à fond et que le public a adorés.

Parler de la retraite, c’est avant tout parler de nous, de notre présent et de notre futur... Soyons clairs...

“Caisse*” que la retraite ?

* (Je vous prie de bien vouloir excuser ce mauvais jeu de mots mais... bon ! J’aime bien ! Oui, je sais,  j’ai tort...).

Rien de plus, selon François Mauriac, qu’un moment de bonheur qui se termine toujours mal ! Et cette affirmation semble bien confirmée par le dicton  suivant : “En Afrique, lorsqu’un ancien disparaît, on prétend que c’est une bibliothèque qui brûle”... qu’ immédiatement les mauvaises langues détournent en : “En France, lorsqu’un ancien s’en va, on prétend que c’est un abonnement à TV-magazine qui disparait”... et sur lequel d’autres surenchérissent encore avec : “Mais en Bretagne, lorsqu’un ancien s’en va, on dit que c’est une distillerie qui ferme !”...

Mais bon, trêve de plaisanterie, les maisons de retraite, c’est comme l’école, sauf que là, la récré est permanente et les moments d’apprentissages sont très courts et se font grâce au petit écran avec “Questions pour un champion” du beau Julien Lepers (le gendre idéal) ou “Des chiffres & des lettres”, émissions éminemment intelligentes et hautement culturelles, véritables “matières grises” du troisième âge...

Patrick, quand il nous raconte Kersabiec, nous entraîne dans un monde de tendresse et de dérision dont les anciens sont toujours pourvus. Que ce soit en conscience ou à “l’insu de leur plein gré”, nous avons toujours à apprendre d’eux... Patrick le sait ! Il a su capter, analyser, disséquer les interactions des anciens et nous les livre avec son humour et son amour de la vie qui lui sont propres. Il nous fait hurler de rire, grincer des dents mais ses images sont justes même si souvent elles frisent la démence ! Le spectacle de Patrick, c’est comme une BD : ça sort du cadre de partout et pourtant on est toujours dans le sujet ! Il est comme ça le père Patrick, on ne le refera pas !

Et comme je vous sens encore une fois sceptiques voire même dubitatifs, comme je vois dans vos regards que vous ne me croyez pas, alors... amis lecteurs et lectrices... fermez les yeux... et lisez !


de et par Patrick Bernard
Illustrations de Yaël

      

Il y a, dans la forêt de Pontkalleg, pendus à la poutre d’un relais de chasse, deux crânes de cerfs enchevêtrés l’un dans l’autre… faut voir ! L’incident s’est produit au plus fort du brame, un soir d’automne. Le cerf ralle, rote, rée ou rait, mais parfois… il brame. Vous avez déjà assisté au brame ?
Imaginez : la nuit tombe, des grillons à la libido tenace entonnent une dernière complainte : cricricri… cri ! Près de la mare, des grenouilles échangent des banalités : crôa ! crôa ! Une chouette commence sa journée : houououh !  houououh ! Tout à coup les lucioles s’illuminent, un nuage s’évanouit, la lune inonde la clairière. Il est là… le prince de la forêt, le seigneur des lieux, le mâle dominant.

Il exprime son désir :

Euuuuuuuuuuuuuhhh !


Les prétendants en font de même :

Annnnnnnnnnnnnnnnnhh !


Je peux vous assurer que lorsque vous assistez à ce spectacle la nuit, tapi dans les fourrés, ça vous calme même le plus macho des hommes. Et quand ils en viennent aux bois, ça fait :

Chlakk, chllakk, vlakk, clakk !

Épuisés par la lutte, nos deux grands mâles veulent se séparer, reprendre des forces, mais… rien à faire, enchevêtrés l’un dans l’autre, ils sont condamnés ! Les crânes ?
On a bien essayé de les détacher, impossible ! Depuis, ils sont suspendus au-dessus de la cheminée.


I
l y a, dans la maison de retraite de Kersabiec, pendu dans le local technique, deux déambulateurs enchevêtrés l’un dans l’autre… faut voir !

L’incident s’est produit au plus fort du drame, un après-midi d’automne.

Pascal Sevran officiait sur la deux, une reprise de : “passez-moi la gondole” de Ginette Reversain sur des paroles de Gontran de la Butte, réorchestrée et interprétée pour l’occasion par Sophie Lamaintnant.

Au même moment, sur la quatre, ils diffusaient en direct du stade de la route de Lorient, le derby tant attendu : Rennes-Guingamp.

“Passez-moi la gondole,
de ces moments je raffole”…

      
Emile est fier, fier de voir sa petite-fille dans le poste…
- Eh ! François, c’est ma p’tite fille qu’est dans l’poste…
- Comment ?
- Dans le poste, c’est ma p’tite fille !
- Hein ?
- Ma p'tite fille… dans le poste… c’est la fille de mon fils… ma PETITE FILLE quoi !!!!!
- Ah bon ! Passe-moi donc la télécommande que je mette un peu plus fort !

… (tic)…
Rogalsky lance Olembahoué dans la surface de réparation, il va tirer, Oh ! Quelle interception de Girard, et  ce n’est pas fini !!!!!……
… (tic)…

- Si… c’est fini. Je t’ai dit que dans le poste c’est ma p’tite fille qui chante, alors on peut bien regarder ma p’tite fille chanter tout de même !
- J’en ai rien à faire moi de ta p’tite fille, moi, ce que je veux, c’est voir le match, donne-moi ça…

… (tic)… … (tic)… … (tic)…
… (tic) … … (plak !) …!

- Voilà !! T’as gagné. La télécommande est cassée…

François se lève, s’appuyant sur son déambulateur Proxy. (“Proxy, le déambulateur pour la vie”, dernier modèle avec roues carbone à bâtons, pieds caoutchoutés antidérapants qui vous assurent un maintien… permanent). Il s’élance vers le Radiola d’un geste ferme et décidé, et rétablit le score : 0 – 0 à la mi-temps.

Émile se lève à son tour, son déambulateur à lui est ergonomique, poignée en ABS, tube profilé copié sur le modèle utilisé par la NASA, pour équiper la navette Columbia, ce qui lui vaut depuis l’accident les plaisanteries de ses camarades, surtout de la p’tite Germaine :
- Dis donc Émile, tu peux réchauffer mon bol de soupe dans ton déambulateur ? Hi hi hi hi hi !
- On rigole, on rigole… mais c’était prémonitoire. Vous connaissez la signification du sigle NASA ? N.A.S.A. : Nous Avions Sept Astronautes…
Pendant que François  savoure la rediffusion des meilleures actions de la première mi-temps, Émile surgit : …(tic)… la musique reprend.

François n’est pas décidé à se laisser faire, et c’est épaule contre épaule à la vas-y comme j’te pousse, que commence l’affrontement :

...Rogalsky… (tic)…
“sur ma gondole”… (tic)…
...passe à l’aile pour… (tic)…
“mon bel amour”…

Les deux vieux mâles s’affrontent. L’ergonomie de ses poignées donne à Émile un avantage certain mais François bien campé sur ses pieds caoutchoutés n’est pas décidé à reculer ! La lutte est terrible. Le couinement des chromes déchire le silence du mouroir. Et dans une dernière tentative commune, François et Émile enfoncent en même temps la touche deux et quatre…



Top, quel réalisateur français a tourné en 1945, les enfants du paradis… tûûûût ! ! !

Quatre plus deux ça fait… TROIS ! Chez Radiola, ils font les choses à moitié. Nos octogénaires s’écroulent, on appelle les infirmières et c’est punis dans leur chambre qu’ils terminent la soirée…
Les déambulateurs ? Oh ! on a bien essayé de les séparer mais… rien à faire, enchevêtrés l’un dans l’autre, ils sont condamnés ! Depuis ils pendent lamentablement dans le local technique !
Voilà… voilà comment j’ai assisté au drame…



Patrick Bernard
Illustrations de Yaël

Posté par marmou31 à 11:50 - 01_contes - Commentaires [0] - Permalien [#]



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