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Quatre ou cinq et alors


    Les démons de minuit l’ont encore réveillé. D’un geste machinal, il essuie la sueur qui lentement coule en petites perles luisantes le long des plissures de son front soucieux. Il prend sa tête dans ses mains, comme s’il pouvait catalyser les mauvaises pensées et les envoyées au loin.


Il se laisse alors brutalement retomber sur le lit. D’un coup si sec que son corps rebondit une fois.
Il a des pensées positives capables afin de masquer, voire effacer, ces actes. Laver le sang. Du rouge, partout.
Il rallume la lumière.
Non, il n’y a plus de sang sur ces mains. Il se concentre alors sur son cœur.
Diminuer les pulsations. Réduire l’afflux de sang. Il y parvient de mieux en mieux.




- C’est horrible, ce qui c’est passé, hier.
- Sait-on qui a fait cela ?
- Non, pas encore.
- Et le gymnase est inutilisable, maintenant.
- Décidément, les gens n’ont aucune pitié.
- Moi, je sais qui c’est. Les deux femmes se tournent vers Guénolé. Il a les cheveux châtains, la quarantaine à peine. Il est assis dans le salon lisant son journal. Il savoure son effet. Sa femme, intriguée, lui dit :

- Et bien dis-nous si tu sais !
- C’est facile. On prend la liste des élèves et leurs notes de sport. On interroge les mauvais élèves. Le casseur de vitres se trouve parmi ceux-ci. Il se dénoncera.
- Tu ne m’avais pas dit que tu étais sur l’enquête.
- Voyons, Alicia. Tu sais bien que je ne m’occupe pas de ce genre d’affaire.
- Salut p’a, salut m’an. Ah bonsoir, solange. Quelqu’un a-t-il vu mes baskets blanches ?

    C’est Soizig, la fille de Guénolé et Alicia, qui vient de faire son entrée. Sa sortie est toute aussi rapide. Guénolé replie soigneusement son journal et rallume son cigare. Il avait réussi, le temps d’une heure ou deux d’une journée paisible de dimanche, à ne plus penser à son enquête. Mais ce temps est révolu. Solange, la voisine, prend congé. Quelques minutes plus tard, Guénolé sort également.

- Où vas-tu ?
- Je vais prendre l’air. Je serais à l’heure pour le dîner, ne te fais pas de soucis.

    Demain, l’autopsie. Il est tendu à la seule idée d’y assister. Il marche dans la rue, respirant l’air à pleins poumons comme s’il voulait faire le plein d’air frais et pur avant d’inhaler l’odeur nauséabonde et trop familière des chairs pourries. Guénolé est lieutenant de police. Il est apprécié, aussi bien n tant qu’homme qu’en tant que policier. Sauf peut-être par Gaspard, toujours jaloux. Et son supérieur, le commissaire Trégard, trouvant tout le temps à redire sur ses méthodes trop rudes à son goût. Rudes, mais efficaces. Justice par tous les moyens, telle est sa devise. Il est breton, un vrai. Avec son cœur mais aussi ses racines. Ses supérieurs quant à eux viennent d’ailleurs. Ils ne savent pas ce qui se passe vraiment dans les campagnes, ici. Il en a tiré au clair, lui, des affaires. Mais cette fois, il ne sait pas encore comment il va élucider celle-ci. Il a déjà des éléments, mais il ne peut les révéler trop vite. Il ne doit pas faire d’erreur.



II relit les lignes du rapport d’autopsie.

« Victime : femme. Age : 28 ans environ. Lacérations avec un objet tranchant, type couteau.

Trois lacérations au bras droit, quatre au bras gauche, deux au visage.

Contusions sur le visage et dans le dos.

Rapport sexuel avant décès. Coup fatal derrière la nuque ayant provoqué la mort, non immédiate etc.… »


Au vu des analyses scientifiques, il sera facile de conclure que la jeune femme est victime du même meurtrier.

D’autres femmes ont hélas été retrouvées mortes les mois précédents, dans des conditions similaires.



    La mort remonte à quatre jours. Le corps de la victime a été retrouvé derrière la maison, au fond du jardin, donnant sur un terrain vague. La maison appartient à un certain Oscar Redet dont la police n’a toujours pas retrouvé la trace. Il est considéré comme le suspect n°1 dans l’affaire. Guénolé reconstitue mentalement la scène. Il établit différents scénarios mais aucun ne lui paraît plausible. Ce n’est qu’en arrivant chez lui qu’il crie eurêka. Tout s’emboîte maintenant. « La jeune femme arrive chez son petit ami. Ils font l’amour. Elle repart, en sortant par derrière pour ne pas être vue de la route principale. L’assassin la guette. Elle se retourne. Elle le voit. Il s’approche mais elle tente de se défendre et crie. Il commence à lui donner des coups de poing et sort son couteau. Elle ne se tait pas. Il se précipite sur elle, lui entaille un bras, puis l’autre. Mais son petit ami a entendu. Il sort. Affolé, le meurtrier laisse échapper sa victime qui réussit à se relever et qui essaie de s’enfuir. Alors, il ramasse un morceau de bois, lui assène un premier coup dans le dos puis un deuxième sur la tête. Son petit ami est toujours là, tout près, il continue à crier. L’assassin l’assomme également. Il prend ensuite le temps de retourner le cadavre de la file. » Guénolé a déjà eu affaire à des psychopathes. Ils éprouvent une certaine jouissance dans la contemplation de leurs froides victimes. Mais un détail manque dans son analyse. Il continu ses réflexions « le petit ami a tout gâché. Par rage, l’assassin le prend sur l’épaule et l’emmène le jeter dans un talus. »

    Oui, tout se tient à présent. Le meurtre est donc aussi celui du tueur en série, qui a déjà tué trois autres femmes. Des lacérations sur les bras et sur le visage. Même si pour les autres, il a pris son temps, et les a tuées à petit feu, à force de lacérations lentes et nombreuses sur tout le corps. La présence de l’homme est une fâcheuse coïncidence. Guénolé doit maintenant envoyer des policiers fouiller les alentours. Ils vont croire à sa thèse, maintenant. Ils ne croyaient pas, de prime abord, au lien entre ce meurtre et celui des trois autres femmes. Des similitudes, mais trop de différences. A commencer par la présence du petit ami, et l’arme du crime. Ils croient toujours le petit ami de la victime, Redet, coupable.

- Pourquoi Redet aurait tué sa copine devant chez lui ? Lui demandent ses collaborateurs. C’est idiot. Un meurtrier en série ne commettrait jamais ce genre d’erreur.
- Et bien il n’avait peut être pas prévu de tuer cette jeune fille mais en la voyant venir à lui, il a voulu lui faire ce qu’il a fait aux autres.
- Non, cela ne tient pas, pour moi.
- Dans votre hypothèse, lieutenant, il a opéré près d’une maison. Tous les autres meurtres ont eu lieu sur des terrains isolés.
- Vous oubliez le terrain vague. Il comptait suivre la fille et la tuer beaucoup plus loin.
- Vous pensez qu’il suivait déjà la fille ?
- C’est une possibilité que je n’écarte pas non plus. Ce genre de tueur repère ses victimes et les traque jusqu’au moment opportun et là, il frappe. Mais il peut modifier son scénario lorsqu’une bonne occasion se présente.
- Mais il aurait pu la tuer au couteau. Pourquoi le morceau de bois ?
- Je vous l’ai dit. Surpris par le petit ami de la victime, il s’est affolé et a dû là aussi modifier sa façon d’opérer.
- Qui se charge des renseignements sur Redet ?
- Je m’en occupe moi-même. Je vous demande seulement d’aller fouiller le terrain vague voir si l’on ne trouve pas de nouveaux indices.



    Le lendemain, le téléphone sonne au bureau de Guénolé. Ils ont retrouvé le corps de Redet, dans le terrain vague. La crâne fracassé. L’autopsie révèle qu’il est effectivement décédé dans un même laps de temps que la fille. Des analyses prouvent que le poil retrouvé sur la jeune femme lui appartient.

    Trégard, son chef vient le féliciter pour sa perspicacité. Et Redet ? Guénolé a déjà un dossier sur lui. Tous sont étonnés de sa rapidité. Mais cela lui ressemble beaucoup. Redet était un homme d’affaire. Il avait été conseiller financier pour de grandes entreprises. La fille était bien sa récente petite amie. Il habitait Bruxelles. La maison qu’il occupait en Bretagne était sa maison de campagne. Il possédait également une autre maison secondaire, en Italie. Il n’y a rien d’autre dans son dossier.

    Guénolé est satisfait, tout concorde pour le mieux à ses yeux. Il va maintenant pouvoir révéler à tout le monde le nom du suspect numéro un, celui qu’il traque depuis des semaines, sans preuve mais avec de sérieux soupçons. Il s’appel Gentel. Il a tellement travaillé sur cette enquête ! Il avait abouti à la piste de Gentel, bien avant le meurtre de cette jeune femme. Devant l’efficacité et le sens de la déduction dont il a fait preuve pour le dernier crime, il obtient sans problème un mandat de perquisition chez ledit Gentel.


    Tout est prêt. Observations depuis plusieurs jours. Répétitions du scénario. Gilets pare-balles. On y va. Guénolé frappe à la porte, et sans attendre, la fait dénoncer. Ses hommes visitent les pièces, et quelqu’un s’écrie : « il s’enfuit par derrière ! » Guénolé avait prévu le coup, il est déjà à sa poursuite. Celle-ci durera près de quinze minutes. Les autres policiers sont encore loin. - Arrête-toi, Gentel.

L’homme interpellé se retourne et pointe une arme.
Guénolé l’abat d’une balle en plein cœur.
Il se précipite alors sur l’homme, enfile un gant.
L’arme n’est pas chargée.
Le policier sort de sa poche un autre pistolet, écarte sa main droite le plus possible de sa main gauche, et se tire dans la main. Malgré la douleur, il place l’arme dans la main de Gentel et met le pistolet sans balles dans sa poche avant de s’asseoir par terre.

Trois minutes plus tard arrive le premier policier.


   

    Voilà, tout est fini. Le coupable a payé. Lorsqu’un homme est coupable de meurtre, il est coupable, quelque soit le nombre de victimes. « Trois, quatre crime ou cinq, personne ne fera la différence », se dit Guénolé. Seule insatisfaction, on n’a retrouvé chez lui aucune preuve démontrant à coup sûr que Gentel est bien le tueur en série. Comme à son habitude, le commissaire est soupçonneux. D’accord, le dossier de Guénolé est solide : Gentel avait déjà été soigné pour troubles psychiques. Un lien avait été établi pour les trois premières femmes : toutes trois avait été clientes de la mère du tueur, une esthéticienne. Sauf la dernière, et cela intrigue Trégard. « La mère de Gentel était d’une beauté rare, réparant les visages féminins afin de leur rendre leurs grâces. Et lui, il les défait. Sa psychopathie est liée à une enfance malheureuse, et tout se passe comme s’il attribuait à la splendeur féminine l’absence de temps et l’amour de sa mère. Ses actes meurtriers et barbares sont pour lui des actes de réparation. » Voilà ce qu’on peut entre autre lire dans le rapport de Guénolé. Trégard l’interroge à nouveau.

- Comment expliquez-vous qu’il ait tiré sur vous ? Il n’avait pas de port d’arme.
- Je vous l’ai dit, il s’est senti menacé.
- Pourquoi n’a-t-il pas tué Redet avec son pistolet, dans ce cas ?
- Parce qu’il ne devait pas l’avoir sur lui. Il devait seulement l’avoir dans sa maison, comme moyen de défense. L’arme avec laquelle il avait opéré auparavant était le couteau, ne l’oubliez pas.
- Il y a quelque chose qui ne me paraît pas clair, dans tout cela. Je vous demande d’y retravailler. Vous allez bien vite aux conclusions, cela ne vous ressemble pas. Quelque chose gène encore le commissaire Trégard. Tout est bouclé, il ne va pas semer sa merde, tout de même, pense Guénolé… Pourvu qu’il n’aille pas fouiller dans le passé de Redet…




    Guénolé se réveille tout en sueur. Il a encore fait un cauchemar. Il a encore vu ses démons. Le visage de cette femme qui l’obsède. Elle a tant crié, supplié, hurlé, pendant qu’il la lacérait. Et le sang qui giclait partout !

   

Bien sûr, elle n’y était pour rien dans l’affaire. Mais elle avait été la clé. La clé masquant le meurtre de Redet sous celui du tueur en série,
Gentel. Les lacérations, il s’en serait bien passé, mais il avait bien été obligé d’en faire avant de la tuer. Le corps de Redet gisait déjà, à ce moment là, dans le salon. Guénolé avait donc dû la laisser s’enfuir, la faire s’approcher au maximum du terrain vague. Il prend la bouteille à côté de lui, et boit. Il regarde Alicia qui dort profondément. « C’est presque fini », lui dit-il dans un doux murmure. La mort de René sera bientôt vengée.

    René, c’était son frère et le véritable père de Soizig. Un frère qui était tout pour lui. Il s’est suicidé un beau jour de printemps laissant Alicia, seule, avec sa fillette de quatre ans. Les policiers en avaient concluent à un « surmenage professionnel ». Mais Guénolé avait mené sa propre enquête et était remonté jusqu’à Redet. Redet responsable de la faillite de l’entreprise de son frère. Redet responsable de sa mort. Personne n’avait voulu l’écouter. Personne n’avait voulu ouvrir une véritable enquête. Justice n’avait pas été faite.




- Guénolé, pouvez-vous venir dans mon bureau, je vous prie.
- Tout de suite.
- J’ai du nouveau. Il faut qu’on parle de l’affaire Gentel. Le cœur de Guénolé s’emballe.

    Quelqu’un l’aurait-il vu à la maison de Redet ? Si c’est cela, il est foutu. Que faire ? Nier, dire qu’on l’a confondu avec un autre. Un alibi, il en trouvera un, Alicia. Mais aussitôt il se maîtrise. Diminuer les pulsations. Réduire l’afflux de sang. Ne rien laisser paraître, c’est important.

- Un meurtre a eu lieu.
Guénolé le regarde, bouche bée.
- Classez l’affaire Gentel. Je vous mets sur cette nouvelle enquête. Tout autre vous verrez.

    Guénolé sourit, sort un paquet de cigare de sa poche, en offre un à son chef. Il tire une grande bouffée. Trois, quatre crimes ou cinq, qu’importe le nombre ? Justice par tous les moyens, telle est sa devise.



Texte: Marie Pierre DEMON
Illustrations: Erwan

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Des îles à l’île


 

 C’était il y a longtemps. Si longtemps que l’homme n’en a plus souvenance.

 

C’était du temps où l’homme, la nature et les fées vivaient en parfaite harmonie, en terre d’Armorique qu’on commençait juste à nommer « Bretagne ». Terre irriguée d’eau douce, baignée d’eau salée, féconde de soleil et de pluie, couverte de profondes forêts.

Ici, coulaient le miel et la cervoise, chantait la source, trillaient l’alouette et le rossignol ? Ici, l’homme forgeait plus volontiers le soc que l’arme. Ici, devant tant de beauté et de douceur, vinrent faire résidence toutes les fées du monde. Très exactement, elles étaient 366.

 

Comment je sais le chiffre exact ? Je vais te le dire, ce n’est pas un secret… C’est par Kan er Men, mon ami goéland. Un peu chapardeur, peut-être, cet oiseau là, mais quelle précision dans sa mémoire !

Sur les hauts de Kerpenhir, face à Port-Navalo, il m’a un jour conté la belle histoire des 366 fées d’Arvor. Ce jour-là, il faisait un temps à décourager l’Ankou de sortir sa charrette. Le ciel pleurait un flot de larmes froides qu’un noroît glacé rabattait sur nos têtes.

Kan er Men avait pris refuge dans mon ciré, tout contre ma poitrine et je palpitais au rythme du frisson de ses plumes. C’est ainsi qu’il m’a révélé cette prodigieuse histoire.

 

Je te la livre à mon tour pour que tu la répandes largement autour de toi. Il est des vérités à crier au monde. Par l’aulne et la fougère que je sois fidèle à sa parole.

 

S’il connaissait le nombre exact des fées, il était impossible à Kan er Men d’établir la liste complète des bienfaits qu’elles répandirent en cette époque sur

la Bretagne. Même

à une mémoire de goéland, c’est une chose impossible. Quant à celle des hommes…

 

Mais mon ami à plumes savait pourtant beaucoup de merveilles. Par exemple, que les fées changeaient souvent le brouet infâme des pauvres gens en succulente nourriture, digne des plus grands palais, leurs paillasses en moelleux nuages où se prélassaient leurs dos fourbus. Elles savaient transformer leurs pleurs en rires joyeux et apaiser d’un geste leurs courroux les plus ardents, guérir d’un tracé de leur doigt les plaies les plus profondes, stopper un jet de grêle sur une récolte de froment, inventer mille sortilèges pour faire fuir les pillards du nord et de l’est… Et veiller sur les amours !

Elles étaient rieuses et se permirent certaines bonnes farces comme la fois où elles ont fait tomber les braies sur les mollets d’un prétentieux… et le coup du chevalier faraud dont elles ont changé le fringant coursier en baudet de trait !


De Pouldavid au Couesnon, des vignes du Bro Naoned à Is au péril de la mer, les fées sillonnaient le pays sans relâche, à la quête d’un rayon de soleil à faire germer quelque part. Ainsi furent-elles. Ainsi furent-elles aimées.

 

 Il advint qu’un roi qui se croyait puissant, de Donnomnée ou de Cornouaille, prit ombrage de l’extrême vénération que le peuple portait aux fées.

Non seulement le roi mais la cohorte de son Conseil, son état-major guerrier, l’armada de ses prélats et aussi une foultitude de gens qui se disaient savants. L’un de ces derniers le plus virulent mais aussi le plus célèbre car il venait d’inventer le plateau à fromage de chèvre et le participe passé, posa ainsi la question au Conseil suprême :

 - Comment ! On laisse ces créatures, des femmes de surcroît, prendre une telle place dans la vie du pays ! Mais nous, qu’allons-nous devenir ? Pourquoi légiférer si tout va bien ? Pourquoi lever des troupes si d’un geste elles arrêtent les barbares ? Pourquoi médeciner puisqu’elles guérissent si vite le bambin lépreux et la vache folle ? Pourquoi ordonner les prières puisqu’elles assurent les récoltes ? Pourquoi régner si le peuple les adule ? Ne sommes-nous point capables d’établir sans elles la paix, la prospérité et l’ordre, surtout l’ordre ? En vérité, je vous le dis, il nous faut les bannir à jamais de notre terre d’Armorique.

 Après les acclamations, longs furent les débats avant la décision finale. Plusieurs lunes. Il n’y avait pourtant qu’un seul opposant véritable à l’expulsion, un certain Latimeur qui était secrètement amoureux fou de la petite Lilian, la petite fée rieuse du Bro Vénète. Curieusement, au matin du second jour des débats, il mourut brutalement en avalant une coupe d’hydromel, offerte gracieusement par le roi.

 D’autres conseillers, plus malins, s’obstinèrent diplomatiquement à retarder la sentence mais c’était pour faire monter les enchères. Aussi, à l’aube du quatrième jour on offrit au premier deux cent hectares de pré sur les bords de l’Oust, au second

la Grande Croix

du dragon empaillé et au troisième un voyage, tout frais payés par

la Nation

, dans une île qu’on appelle aujourd’hui Jersey. Et l’affaire fut réglée séance tenant ce matin-là. Un dernier récalcitrant, un féru d’Economie, faillit pourtant tout faire basculer en posant une angoissante question :

 - Quand nous levons un impôt nouveau sur le peuple, se sont les fées, je ne sais par quel sortilège, qui procurent aux manants les écus d’or pour nous payer. Comment ferons-nous désormais pour pressurer le menu fretin ?

 Ce qui fit vaciller quelque peu le Conseil, très sensible à ce type d’argument. Il fallut toute la fougue oratoire d’un sergent du guet, qui fut nommé sur-le-champ sénéchal, pour emporter l’adhésion de tous. Il vanta la discipline et la force des troupes, le dévouement aveugle des agents, l’efficacité de la police pour faire respecter les désirs profonds du roi.

 Alors, sous de nouvelles acclamations, fut décidé le bannissement de toutes les fées d’Armor et d’Argoat.

 Il y eut encore quelques altercations pour la forme dans la rédaction du texte final qui disait à peu près ceci :

Article 1

Toutes les fées de Bretagne seront regroupées de force à la pointe de Kerpenhir avant que le soleil ne se lève dix fois.

Article 2

Toutes les barques disponibles seront requises afin de les mener au large, le plus loin possible.

Article 3

Qu’elles aillent au diable !

 

 Avant d’aller se coucher, ivres de sommeil mais la conscience en paix, le Conseil dépêché moult messagers aux cinq coins de Bretagne. A l’aube du second jour, les archers se mirent en marche.

 

 La première cueillie par les soudards fut la reine des fées. Ils l’arrachèrent du lit de roses où elle reposait en bordure du Scorff.

D’un souffle, elle eut pu réduire en poussière la cohorte mais ne le fit point.

 - Je ne suis que vie, dit-elle avec une étrange douceur à la soldatesque. Menez-moi où me pousse mon destin. Donnez-moi seulement le temps de pétrir une dernière fois cette terre que j’ai tant aimée, de caresser cette roche qui m’a nourrie de ses effluves, de boire encore une gorgée à l’onde de cette rivière.

 Conscient d’être les exécuteurs d’une immense imposture, les sbires sentirent la sueur de la honte couler sur leur échine. Mais un ordre est un ordre et la solde est déjà en poche.

 La reine plongea ses bras blancs dans la tourbe précieuse, posa doucement une caresse de la main sur la pierre rude, s’enivra de l’eau du fleuve et ainsi son message de paix parvint à ses 365 compagnes.

 - Sont venus les temps de raison froide. Suivez l’archer sans murmures. Quand se dissipera la brume de leur folie, peut-être reviendrons-nous ? Laissez tout derrière vous, for vos couronnes précieuses.

 Elle était si belle en sa sérénité que l’escouade armée recula de dix pas, éblouie par son charme. Mais un ordre est un ordre et la solde est déjà en poche. Ils l’emmenèrent.

 

 Ainsi furent-elles toutes traitées. A l’aurore du dixième jour, elles furent parquées sur les hauts de Kerpenhir, sous grande surveillance. Les fées venaient de l’Isole et du menez Bré, des fougères de Botmeur et des marais de Brière, des roches de Cancale et des courants du raz des tempêtes de Molène et des douceurs du Faouedic, des cascades de l’Aven et des calmes de l’Aulne. Toutes portaient leurs couronnes, de myosotis pour les novices, de digitales et de pétales, de genêt d’or et puis encore d’algue rosée, d’œillets sauvages pris au rivage, de mauvaise bruyère, de houx sévère, d’hortensias bleus, de roses feus, de coquillages sans âge pour les autres. La reine était quant à elle portait une couronne de feuilles de chêne. Force, grâce et racines. Elle leva les bras vers la première lueur d’aurore amenée par la vague et le silence se fit.

 

 Que je te dise.

En ce temps, ce qu’on appelle aujourd’hui le Golfe du Morbihan n’existait pas encore. Il n’y avait qu’une plage de sable fin de Kerpenhir à Port-Navalo, où, venait s’échouer la mer. De là jusqu’à Arradon et même plus loin, ce n’était qu’une vallée verdoyante, tapissée d’herbe grasse iodée à souhait. Point de monticules ni de menez, seulement une immense prairie hantée de nids et de terriers que l’homme ne songeait nullement à domestiquer. Sur ce paradis, veillait en sentinelle le grand menhir de Locmariaquer, planté comme un amer pour les hardis navigateurs qui aventuraient leurs frêles esquifs au large. Aussi loin que portait le regard, ce n’était alors que riches pâtures.

 

C’est exactement ce que voyaient les fées en attente d’exil. Chez elles, nulle plainte, nulle récrimination, nulle haine. Seulement un immense désespoir qu’on en pouvait percevoir que dans leur étonnant silence. Cependant leur chagrin était très fort. Aussi quand la première voile pointa son triangle à l’horizon, une première larme perla aux cils de chacune des fées. Elle roula sur leur joue, dévala la falaise et s’en alla nourrir d’une rosée amère un brin d’herbe folle dans la vallée. Tant et tant que survint le prodige. On vit alors la vallée devenir lac. L’eau de la douleur épousa l’océan.

Ainsi naquit le Golf,e que de Locmariaquer à Conleau, on nomma Petite Mer, Mor Bihan.

 

Alors accosta la première barcasse. On y entassa sans ménagement, sous la menace des piques, une première fournée d’exilées et, parmi elles, la petite Vénète Lilian, celle qui riait toujours, menue, alerte et vie comme une petite souris.

On la vit ôter sa couronne de myosotis et la jeter dans l’onde            amère, ultime offrande à la Bretagne. La couronne hésita un peu puis s’en fuit à la  découverte de la mer nouvelle qui venait de naître. A quelques encablures d’Arradon, elle stoppa sa course et se figea. Pour l’éternité, à la place de la couronne, surgit une île, la première du Golfe, qu’aujourd’hui encore, en hommage à Lilian, on appelle en breton, Logoden, la souris.

 

Ainsi firent toutes les fées en embarquant. Leurs couronnes voguèrent partout sur le Golfe. Des îles, des îlots, des roches affleurantes surgirent. Trois cent soixante quatre au total, autant qu’il y a de jours dans l’année. A chacune il fallut trouver un nom en rapport avec la fée créatrice. Hélas aujourd’hui ces noms sont presque tous oubliés et on les baptise : île aux Moines, Arz, Hur, Huric, Berder, Gavrinis,

la Jument

, l’œuf, Irus, Goévan… Peut-être que ces noms sont en rapport avec chacune des fées, après tout…

 

A Kerpenhir, il ne restait que

la Reine

, en attente de la barque qui devait la mener au large. Quand vint son tour, elle jeta, elle aussi, sa couronne de feuilles de chêne aux flots. C’est alors que la marée s’inversa et la tresse, au lieu de partir vers le Golfe, prit sa course vers le large. Une tempête d’une violence inouïe comme jamais l’océan n’en avait connu se leva.

Ballottée par d’énormes vagues, hautes comme des cathédrales, la belle couronne perdit deux feuilles. Le calme sur la mer revint, et là, elle s’arrêta, se fixa, le regard tourné vers une bande de terre effilée qu’elle apercevait au loin. Une fois de plus, le prodige se réalisé et surgit de l’océan une terre nouvelle, issue de la parure royale, et si belle, qu’on ne pouvait se tromper en lui donner un nom. Ainsi naquit Belle Ile, la bien nommée. Les deux feuilles de chêne perdues ont quant à elles donné naissance à Houat et Hoédic.

 

 Tu sais maintenant cher lecteur pourquoi en cette île perdurent les enchantements, pourquoi on y laisse beaucoup de sa chair intérieure quand on s’en éloigne, pourquoi le poème ici n’est que permanence et simplicité. Elle est l’île de la Reine, c’est tout.

 J’en connais qui prétendent que la bruine qui duvette parfois les aiguilles de Port-Coton n’est qu’une de ses larmes égarée. D’autres affirment que la splendide lumière d’un couchant sur Sauzon n’est qu’un simple reflet de son regard d’amour sur son île. Il en est aussi qui disent que l’ajonc fleurissant dans le vallon de Tibain n’est qu’une touffe de ses cheveux restée accrochée à la couronne, le jour du grand départ.

 

 Sais-tu que j’ai revu, il y a peu, mon ami Kan er Men à la pointe de Kerpenhir ? Ce jour-là, il faisait soleil et il avait, paraît-il, plein de nouvelles choses à me confier. Ce qui m’a révélé, je n’ai pas le droit de la divulguer. Pas encore du moins. Trop de dangers menacent toujours les Dames des îles.

 Il m’est pourtant possible de te dire ceci : elles nous sont revenues ! Elles sont en nos multiples brocéliandes, les plus cachées, les plus profondes. Après un long périple chez les elfes du Nord, les sages d’Orient, les sortilèges africains.

 Bientôt, sans doute nos yeux seront modernes et nous verrons leur beauté. Nos oreilles seront silence et nous entendrons leur rire. Nos cœurs prendront la couleur de leur chant. Et nous leur tresserons d’autres couronnes… Afin qu’elles nous offrent d’autres îles.



Dessins: Mathieu Devigne    Texte: 

Posté par marmou31 à 09:02 - 03_nouvelles illustrées - Commentaires [0] - Permalien [#]



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