Bienvenu à vous parmi les menhirs hurlant!
Le drame du brame

Une chronique de l'association Brocélia par Jean-Marc Derouen (conteur)
Vivement la retraite...
Le mois dernier, Patrick Bernard, de l’association Brocélia, a conté son spectacle intitulé “Vivement la retraite à Kersabiec” à Bretenoux (Lot) et à Plœmeur (56) lors de la fête du Cri du Menhir. Soirées folles avec plus de deux cent cinquante personnes au total, qui ont suivi les pérégrinations des retraités de la maison de Kersabiec. |
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Moments forts, drôles et émouvants où le conteur s’est livré à fond et que le public a adorés.
Parler de la retraite, c’est avant tout parler de nous, de notre présent et de notre futur... Soyons clairs...
“Caisse*” que la retraite ?
* (Je vous prie de bien vouloir excuser ce mauvais jeu de mots mais... bon ! J’aime bien ! Oui, je sais, j’ai tort...).
Rien de plus, selon François Mauriac, qu’un moment de bonheur qui se termine toujours mal ! Et cette affirmation semble bien confirmée par le dicton suivant : “En Afrique, lorsqu’un ancien disparaît, on prétend que c’est une
bibliothèque qui brûle”... qu’ immédiatement les mauvaises langues détournent en : “En France, lorsqu’un ancien s’en va, on prétend que c’est un abonnement à TV-magazine qui disparait”... et sur lequel d’autres surenchérissent encore avec : “Mais en Bretagne, lorsqu’un ancien s’en va, on dit que c’est une distillerie qui ferme !”...
Mais bon, trêve de plaisanterie, les maisons de retraite, c’est comme l’école, sauf que là, la récré est
permanente et les moments d’apprentissages sont très courts et se font grâce au petit écran avec
“Questions pour un champion” du beau Julien Lepers (le gendre idéal) ou “Des chiffres & des lettres”, émissions
éminemment intelligentes et hautement culturelles, véritables “matières grises” du troisième âge...
Patrick, quand il nous raconte Kersabiec, nous entraîne dans un monde de tendresse et de dérision dont les anciens sont toujours pourvus. Que ce soit en conscience ou à “l’insu de leur plein gré”, nous avons toujours à apprendre d’eux... Patrick le sait ! Il a su capter, analyser, disséquer les interactions des anciens et nous les livre avec son humour et son amour de la vie qui lui sont propres. Il nous fait hurler de rire, grincer des dents mais ses images sont justes même si souvent elles frisent la démence ! Le spectacle de Patrick, c’est comme une BD : ça sort du cadre de partout et pourtant on est toujours dans le sujet ! Il est comme ça le père Patrick, on ne le refera pas !
Et comme je vous sens encore une fois sceptiques voire même dubitatifs, comme je vois dans vos regards que vous ne me croyez pas, alors... amis lecteurs et lectrices... fermez les yeux... et lisez !


de et par Patrick Bernard
Illustrations de Yaël
Il y a, dans la forêt de Pontkalleg, pendus à la poutre d’un relais de chasse, deux crânes de cerfs enchevêtrés l’un dans l’autre… faut voir ! L’incident s’est produit au plus fort du brame, un soir d’automne. Le cerf ralle, rote, rée ou rait, mais parfois… il brame. Vous avez déjà assisté au brame ?
Imaginez : la nuit tombe, des grillons à la libido tenace entonnent une dernière complainte : cricricri…
cri ! Près de la mare, des grenouilles échangent des banalités : crôa ! crôa ! Une chouette commence sa journée : houououh ! houououh ! Tout à coup les lucioles s’illuminent, un nuage s’évanouit, la lune inonde la clairière. Il est là… le prince de la forêt, le seigneur des lieux, le mâle dominant.
Il exprime son désir :
Euuuuuuuuuuuuuhhh !
Les prétendants en font de même :
Annnnnnnnnnnnnnnnnhh !
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Je peux vous assurer que lorsque vous assistez à ce spectacle la nuit, tapi dans les fourrés, ça vous calme même le plus macho des hommes. Et quand ils en viennent aux bois, ça fait : Chlakk, chllakk, vlakk, clakk ! Épuisés par la lutte, nos deux grands mâles veulent se séparer, reprendre des forces, mais… rien à faire, enchevêtrés l’un dans l’autre, ils sont condamnés ! Les crânes ?
On a bien essayé de les détacher, impossible ! Depuis, ils sont suspendus au-dessus de la cheminée.
 Il y a, dans la maison de retraite de Kersabiec, pendu dans le local technique, deux déambulateurs enchevêtrés l’un dans l’autre… faut voir !
L’incident s’est produit au plus fort du drame, un après-midi d’automne.
Pascal Sevran officiait sur la deux, une reprise de : “passez-moi la gondole” de Ginette Reversain sur des paroles de Gontran de la Butte, réorchestrée et interprétée pour l’occasion par Sophie Lamaintnant.
Au même moment, sur la quatre, ils diffusaient en direct du stade de la route de Lorient, le derby tant attendu : Rennes-Guingamp.
“Passez-moi la gondole,
de ces moments je raffole”… |

Emile est fier, fier de voir sa petite-fille dans le poste…
- Eh ! François, c’est ma p’tite fille qu’est dans l’poste…
- Comment ?
- Dans le poste, c’est ma p’tite fille !
- Hein ?
- Ma p'tite fille… dans le poste… c’est la fille de mon fils… ma PETITE FILLE quoi !!!!!
- Ah bon ! Passe-moi donc la télécommande que je mette un peu plus fort !
… (tic)…
Rogalsky lance Olembahoué dans la surface
de réparation, il va tirer, Oh !
Quelle interception de Girard,
et ce n’est pas fini !!!!!……
… (tic)…
- Si… c’est fini. Je t’ai dit que dans le poste c’est ma p’tite fille qui chante, alors on peut bien regarder ma p’tite fille chanter tout de même !
- J’en ai rien à faire moi de ta p’tite fille,
moi, ce que je veux, c’est voir le match,
donne-moi ça…
… (tic)… … (tic)… … (tic)…
… (tic) … … (plak !) …!
- Voilà !! T’as gagné.
La télécommande est cassée…
François se lève, s’appuyant sur
son déambulateur Proxy. (“Proxy,
le déambulateur pour la vie”, dernier
modèle avec roues carbone à bâtons,
pieds caoutchoutés antidérapants qui
vous assurent un maintien… permanent).
Il s’élance vers le Radiola d’un geste ferme et
décidé, et rétablit le score : 0 – 0 à la mi-temps.
Émile se lève à son tour, son déambulateur à lui est ergonomique, poignée en ABS, tube profilé copié sur le modèle utilisé par la NASA, pour équiper la navette Columbia, ce qui lui vaut depuis l’accident les plaisanteries de ses camarades, surtout de la p’tite Germaine :
- Dis donc Émile, tu peux réchauffer mon bol de soupe dans ton déambulateur ? Hi hi hi hi hi !
- On rigole, on rigole… mais c’était prémonitoire. Vous connaissez la signification du sigle NASA ? N.A.S.A. : Nous Avions Sept Astronautes…
Pendant que François savoure la rediffusion des meilleures actions de la première mi-temps, Émile surgit : …(tic)… la musique reprend. |
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François n’est pas décidé à se laisser faire, et c’est épaule contre épaule à la vas-y comme j’te pousse, que commence l’affrontement :
...Rogalsky… (tic)…
“sur ma gondole”… (tic)…
...passe à l’aile pour… (tic)…
“mon bel amour”…
Les deux vieux mâles s’affrontent. L’ergonomie de ses poignées donne à Émile un avantage certain mais François bien campé sur ses pieds caoutchoutés n’est pas décidé à reculer ! La lutte est terrible. Le couinement des chromes déchire le silence du mouroir. Et dans une dernière tentative commune, François et Émile enfoncent en même temps la touche deux et quatre…

Top, quel réalisateur français a tourné en 1945, les enfants du paradis… tûûûût ! ! !
Quatre plus deux ça fait… TROIS ! Chez Radiola, ils font les choses à moitié. Nos octogénaires s’écroulent, on appelle les infirmières et c’est punis dans leur chambre qu’ils terminent la soirée…
Les déambulateurs ? Oh ! on a bien essayé de les séparer mais… rien à faire, enchevêtrés l’un dans l’autre, ils sont condamnés ! Depuis ils pendent
lamentablement dans le local technique !
Voilà… voilà comment j’ai assisté au drame…
Patrick Bernard
Illustrations de Yaël |

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