Elle se dirige vers le bourg. - Tout à l’air normal par ici…
Sur le trottoir d’en face, le vieil horloger attache ses volets de bois. Leurs regards se croisent. Sans réfléchir, elle traverse la rue, va droit vers lui et elle lui raconte les événements de la nuit. - Vous n’avez pas rêvé… mais quand même ! Vous auriez dû savoir qu’en habitant la maison des naufrageurs vous preniez ce genre de risque voyons. J’ai bien voulu vous en parler, rappelez-vous, le jour où vous m’avez appelé pour réparer votre horloge, cette horloge qui n’a jamais marché depuis le jour du drame ! Mais vous sembliez tellement loin de ce genre de préoccupation ! Vous ne m’auriez même pas écouté ! - Quoi ? Le jour du drame ? La maison des naufrageurs ? Vous avez dit la maison des naufrageurs ? D’accord ! Je comprends ! Le prix dérisoire… La précipitation de l’agence pour me faire signer la promesse de vente ! Et je comprends maintenant pourquoi ces gens qui l’avaient si bien restaurée l’ont quittée dès le premier hiver ! - Sachez, ma petite dame, que tous ceux qui ont vécu là faisaient partie de ces bandes que l’on appelait autrefois les naufrageurs. Cette maison a été le témoin d’horribles pillages. Ses derniers occupants avaient une fillette. Après une tempête d’équinoxe comme celle-ci, les villageois ont retrouvé leurs corps sans vie avec ceux de trois marins anglais. Les visages avaient été fracassés, écrasés à coups de rames. Ils se sont empressés d’enterrer les corps dans le jardin de la maison des dunes. Et depuis, les gens d’ici ne s’approchent plus de cette maison maudite ! …

Guillemette remercie le vieil homme. Arrivée chez elle, elle prend une bêche et se met à creuser. Elle creuse au pied du laurier là-bas, contre la murette. Pourquoi à cet endroit ? Elle ne le sait pas mais elle creuse… Elle creuse… Elle creuse… Et soudain un bruit contre le fer de la bêche. - Mon Dieu ! Des os ! Des os humains ! Elle les ramasse, les dispose dans une boîte en fer et les recouvre de ses plus belles roses trémières. Elle se dirige ensuite vers le cimetière. Là, elle enterre les restes à l’endroit où l’on jette les fleurs fanées et, rappelez-vous autrefois, les vieilles couronnes de perles. |
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Le soir venu la tempête redouble de violence. Au beau milieu de la nuit un fracas terrible la réveille. La lucarne au-dessus de sa tête est ébranlée par des chocs effrayants comme si les paquets de mer arrivaient jusque-là. Au travers de toute cette eau, elle voit le cadavre d’un homme, bras en croix. Elle se retrouve dehors, serrant son caban contre elle. Dans le vent, elle entend les voix, ces mêmes voix à l’accent étrange que la veille. Des bruits indéfinissables l’entourent. L’impression d’être frôlée, bousculée, piétinée, même, est tellement forte, qu’elle s’écroule sans connaissance. Le petit matin la retrouve dans la même position, toute transie, courbatue.
Guillemette va pour se relever, là, près de son visage, quelque chose de doux. Une main inconnue a déposé dans l’herbe foulée une couronne tressée avec ses roses trémières. Elle se saisit de la couronne, la serre contre elle… En retournant vers la maison, elle a le sentiment d’être en harmonie avec ce qui l’entoure, elle se sent heureuse, comme libérée. Elle ne s’étonne même pas d’entendre sonner, pour la première fois, le carillon de sa grosse horloge.
Depuis cette nuit d’équinoxe là, rien n’est plus jamais venu troubler la quiétude des lieux.

Françoise Cordeau dite la Mamm’ Soaz (Riantec) illustrations: Yaël
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