Des îles à l’île
C’était il y a longtemps. Si longtemps que l’homme
n’en a plus souvenance.
C’était du temps où l’homme, la nature et les fées
vivaient en parfaite harmonie, en terre d’Armorique qu’on commençait juste à
nommer « Bretagne ». Terre irriguée d’eau douce, baignée d’eau salée,
féconde de soleil et de pluie, couverte de profondes forêts.
Ici, coulaient le miel et la cervoise, chantait la source, trillaient
l’alouette et le rossignol ? Ici, l’homme forgeait plus volontiers le soc
que l’arme. Ici, devant tant de beauté et de douceur, vinrent faire résidence
toutes les fées du monde. Très exactement, elles étaient 366.
Comment
je sais le chiffre exact ? Je vais te le dire, ce n’est pas un secret…
C’est par Kan er Men, mon ami goéland. Un peu chapardeur, peut-être, cet oiseau
là, mais quelle précision dans sa mémoire !
Sur les hauts de Kerpenhir, face à Port-Navalo, il m’a un jour conté la
belle histoire des 366 fées d’Arvor. Ce jour-là, il faisait un temps à
décourager l’Ankou de sortir sa charrette. Le ciel pleurait un flot de larmes
froides qu’un noroît glacé rabattait sur nos têtes.
Kan er Men avait pris
refuge dans mon ciré, tout contre ma poitrine et je palpitais au rythme du
frisson de ses plumes. C’est ainsi qu’il m’a révélé cette prodigieuse histoire.
Je te la livre à mon tour pour que tu la répandes
largement autour de toi. Il est des vérités à crier au monde. Par l’aulne et la
fougère que je sois fidèle à sa parole.
S’il connaissait le nombre exact des fées, il était
impossible à Kan er Men d’établir la liste complète des bienfaits qu’elles
répandirent en cette époque sur
la Bretagne. Même
à une mémoire de goéland, c’est
une chose impossible. Quant à celle des hommes…
Mais
mon ami à plumes savait pourtant beaucoup de merveilles. Par exemple, que les
fées changeaient souvent le brouet infâme des pauvres gens en succulente
nourriture, digne des plus grands palais, leurs paillasses en moelleux nuages
où se prélassaient leurs dos fourbus. Elles savaient transformer leurs pleurs
en rires joyeux et apaiser d’un geste leurs courroux les plus ardents, guérir
d’un tracé de leur doigt les plaies les plus profondes, stopper un jet de grêle
sur une récolte de froment, inventer mille sortilèges pour faire fuir les pillards
du nord et de l’est… Et veiller sur les amours !
Elles
étaient rieuses et se permirent certaines bonnes farces comme la fois où elles
ont fait tomber les braies sur les mollets d’un prétentieux… et le coup du
chevalier faraud dont elles ont changé le fringant coursier en baudet de
trait !
De
Pouldavid au Couesnon, des vignes du Bro Naoned à Is au péril de la mer, les
fées sillonnaient le pays sans relâche, à la quête d’un rayon de soleil à faire
germer quelque part. Ainsi furent-elles. Ainsi furent-elles aimées.
Il advint qu’un roi qui se croyait puissant, de
Donnomnée ou de Cornouaille, prit ombrage de l’extrême vénération que le peuple
portait aux fées.
Non
seulement le roi mais la cohorte de son Conseil, son état-major guerrier, l’armada
de ses prélats et aussi une foultitude de gens qui se disaient savants. L’un de
ces derniers le plus virulent mais aussi le plus célèbre car il venait
d’inventer le plateau à fromage de chèvre et le participe passé, posa ainsi la
question au Conseil suprême :
-
Comment ! On laisse ces créatures, des femmes de surcroît, prendre une
telle place dans la vie du pays ! Mais nous, qu’allons-nous devenir ?
Pourquoi légiférer si tout va bien ? Pourquoi lever des troupes si d’un
geste elles arrêtent les barbares ? Pourquoi médeciner puisqu’elles
guérissent si vite le bambin lépreux et la vache folle ? Pourquoi ordonner
les prières puisqu’elles assurent les récoltes ? Pourquoi régner si le
peuple les adule ? Ne sommes-nous point capables d’établir sans elles la
paix, la prospérité et l’ordre, surtout l’ordre ? En vérité, je vous le
dis, il nous faut les bannir à jamais de notre terre d’Armorique.
Après les acclamations, longs furent les débats avant
la décision finale. Plusieurs lunes. Il n’y avait pourtant qu’un seul opposant
véritable à l’expulsion, un certain Latimeur qui était secrètement amoureux fou
de la petite Lilian, la petite fée rieuse du Bro Vénète. Curieusement, au matin
du second jour des débats, il mourut brutalement en avalant une coupe d’hydromel,
offerte gracieusement par le roi.
D’autres conseillers, plus malins, s’obstinèrent
diplomatiquement à retarder la sentence mais c’était pour faire monter les
enchères. Aussi, à l’aube du quatrième jour on offrit au premier deux cent
hectares de pré sur les bords de l’Oust, au second la Grande Croix
du
dragon empaillé et au troisième un voyage, tout frais payés par la Nation
, dans une île qu’on
appelle aujourd’hui Jersey. Et l’affaire fut réglée séance tenant ce matin-là.
Un dernier récalcitrant, un féru d’Economie, faillit pourtant tout faire
basculer en posant une angoissante question :
-
Quand nous levons un impôt nouveau sur le peuple, se sont les fées, je ne sais
par quel sortilège, qui procurent aux manants les écus d’or pour nous payer.
Comment ferons-nous désormais pour pressurer le menu fretin ?
Ce qui fit vaciller quelque peu le Conseil, très
sensible à ce type d’argument. Il fallut toute la fougue oratoire d’un sergent
du guet, qui fut nommé sur-le-champ sénéchal, pour emporter l’adhésion de tous.
Il vanta la discipline et la force des troupes, le dévouement aveugle des
agents, l’efficacité de la police pour faire respecter les désirs profonds du
roi.
Alors, sous de nouvelles acclamations, fut décidé le
bannissement de toutes les fées d’Armor et d’Argoat.
Il y eut encore quelques altercations pour la forme
dans la rédaction du texte final qui disait à peu près ceci :
Article
1
Toutes les fées de Bretagne
seront regroupées de force à la pointe de Kerpenhir avant que le soleil ne se lève
dix fois.
Article
2
Toutes les barques disponibles
seront requises afin de les mener au large, le plus loin possible.
Article
3
Qu’elles aillent au
diable !
Avant d’aller se coucher, ivres de sommeil mais la
conscience en paix, le Conseil dépêché moult messagers aux cinq coins de
Bretagne. A l’aube du second jour, les archers se mirent en marche.
La première cueillie par les soudards fut la reine
des fées. Ils l’arrachèrent du lit de roses où elle reposait en bordure du
Scorff.
D’un souffle, elle eut pu
réduire en poussière la cohorte mais ne le fit point.
-
Je ne suis que vie, dit-elle avec une étrange douceur à la soldatesque.
Menez-moi où me pousse mon destin. Donnez-moi seulement le temps de pétrir une
dernière fois cette terre que j’ai tant aimée, de caresser cette roche qui m’a
nourrie de ses effluves, de boire encore une gorgée à l’onde de cette rivière.
Conscient d’être les exécuteurs d’une immense
imposture, les sbires sentirent la sueur de la honte couler sur leur échine.
Mais un ordre est un ordre et la solde est déjà en poche.
La reine plongea ses bras blancs dans la tourbe
précieuse, posa doucement une caresse de la main sur la pierre rude, s’enivra
de l’eau du fleuve et ainsi son message de paix parvint à ses 365 compagnes.
- Sont venus les temps de raison
froide. Suivez l’archer sans murmures. Quand se dissipera la brume de leur
folie, peut-être reviendrons-nous ? Laissez tout derrière vous, for vos
couronnes précieuses.
Elle était si belle en sa sérénité que l’escouade armée
recula de dix pas, éblouie par son charme. Mais un ordre est un ordre et la
solde est déjà en poche. Ils l’emmenèrent.
Ainsi furent-elles toutes traitées. A l’aurore du
dixième jour, elles furent parquées sur les hauts de Kerpenhir, sous grande
surveillance. Les fées venaient de l’Isole et du menez Bré, des fougères de
Botmeur et des marais de Brière, des roches de Cancale et des courants du raz
des tempêtes de Molène et des douceurs du Faouedic, des cascades de l’Aven et
des calmes de l’Aulne. Toutes portaient leurs couronnes, de myosotis pour les
novices, de digitales et de pétales, de genêt d’or et puis encore d’algue
rosée, d’œillets sauvages pris au rivage, de mauvaise bruyère, de houx sévère,
d’hortensias bleus, de roses feus, de coquillages sans âge pour les autres. La
reine était quant à elle portait une couronne de feuilles de chêne. Force,
grâce et racines. Elle leva les bras vers la première lueur d’aurore amenée par
la vague et le silence se fit.
Que je te dise.
En ce temps, ce qu’on appelle aujourd’hui le Golfe
du Morbihan n’existait pas encore. Il n’y avait qu’une plage de sable fin de
Kerpenhir à Port-Navalo, où, venait s’échouer la mer. De là jusqu’à Arradon et
même plus loin, ce n’était qu’une vallée verdoyante, tapissée d’herbe grasse iodée
à souhait. Point de monticules ni de menez, seulement une immense prairie
hantée de nids et de terriers que l’homme ne songeait nullement à domestiquer.
Sur ce paradis, veillait en sentinelle le grand menhir de Locmariaquer, planté
comme un amer pour les hardis navigateurs qui aventuraient leurs frêles esquifs
au large. Aussi loin que portait le regard, ce n’était alors que riches
pâtures.
C’est
exactement ce que voyaient les fées en attente d’exil. Chez elles, nulle
plainte, nulle récrimination, nulle haine. Seulement un immense désespoir qu’on
en pouvait percevoir que dans leur étonnant silence. Cependant leur chagrin
était très fort. Aussi quand la première voile pointa son triangle à l’horizon,
une première larme perla aux cils de chacune des fées. Elle roula sur leur
joue, dévala la falaise et s’en alla nourrir d’une rosée amère un brin d’herbe
folle dans la vallée. Tant et tant que survint le prodige. On vit alors la
vallée devenir lac. L’eau de la douleur épousa l’océan.
Ainsi
naquit le Golf,e que de Locmariaquer à Conleau, on nomma Petite Mer, Mor Bihan.
Alors
accosta la première barcasse. On y entassa sans ménagement, sous la menace des
piques, une première fournée d’exilées et, parmi elles, la petite Vénète
Lilian, celle qui riait toujours, menue, alerte et vie comme une petite souris.
On la vit ôter sa couronne de
myosotis et la jeter dans l’onde amère, ultime offrande à la Bretagne. La couronne
hésita un peu puis s’en fuit à la découverte de la mer nouvelle qui venait de
naître. A quelques encablures d’Arradon, elle stoppa sa course et se figea.
Pour l’éternité, à la place de la couronne, surgit une île, la première du
Golfe, qu’aujourd’hui encore, en hommage à Lilian, on appelle en breton,
Logoden, la souris.
Ainsi
firent toutes les fées en embarquant. Leurs couronnes voguèrent partout sur le
Golfe. Des îles, des îlots, des roches affleurantes surgirent. Trois cent
soixante quatre au total, autant qu’il y a de jours dans l’année. A chacune il
fallut trouver un nom en rapport avec la fée créatrice. Hélas aujourd’hui ces
noms sont presque tous oubliés et on les baptise : île aux Moines, Arz,
Hur, Huric, Berder, Gavrinis, la
Jument
, l’œuf, Irus, Goévan… Peut-être que ces noms sont en
rapport avec chacune des fées, après tout…
A Kerpenhir,
il ne restait que la
Reine
,
en attente de la barque qui devait la mener au large. Quand vint son tour, elle
jeta, elle aussi, sa couronne de feuilles de chêne aux flots. C’est alors que
la marée s’inversa et la tresse, au lieu de partir vers le Golfe, prit sa
course vers le large. Une tempête d’une violence inouïe comme jamais l’océan
n’en avait connu se leva.
Ballottée par d’énormes vagues, hautes comme des cathédrales, la belle couronne
perdit deux feuilles. Le calme sur la mer revint, et là, elle s’arrêta, se
fixa, le regard tourné vers une bande de terre effilée qu’elle apercevait au
loin. Une fois de plus, le prodige se réalisé et surgit de l’océan une terre
nouvelle, issue de la parure royale, et si belle, qu’on ne pouvait se tromper
en lui donner un nom. Ainsi naquit Belle Ile, la bien nommée. Les deux feuilles
de chêne perdues ont quant à elles donné naissance à Houat et Hoédic.
Tu sais maintenant cher lecteur pourquoi en cette île
perdurent les enchantements, pourquoi on y laisse beaucoup de sa chair
intérieure quand on s’en éloigne, pourquoi le poème ici n’est que permanence et
simplicité. Elle est l’île de la Reine, c’est tout.
J’en connais qui prétendent que la bruine qui duvette
parfois les aiguilles de Port-Coton n’est qu’une de ses larmes égarée. D’autres
affirment que la splendide lumière d’un couchant sur Sauzon n’est qu’un simple
reflet de son regard d’amour sur son île. Il en est aussi qui disent que
l’ajonc fleurissant dans le vallon de Tibain n’est qu’une touffe de ses cheveux
restée accrochée à la couronne, le jour du grand départ.
Sais-tu que j’ai revu, il y a peu, mon ami Kan er Men
à la pointe de Kerpenhir ? Ce jour-là, il faisait soleil et il avait,
paraît-il, plein de nouvelles choses à me confier. Ce qui m’a révélé, je n’ai
pas le droit de la divulguer. Pas encore du moins. Trop de dangers menacent
toujours les Dames des îles.
Il m’est pourtant possible de te dire ceci :
elles nous sont revenues ! Elles sont en nos multiples brocéliandes, les
plus cachées, les plus profondes. Après un long périple chez les elfes du Nord,
les sages d’Orient, les sortilèges africains.
Bientôt, sans doute nos yeux seront modernes et nous
verrons leur beauté. Nos oreilles seront silence et nous entendrons leur rire.
Nos cœurs prendront la couleur de leur chant. Et nous leur tresserons d’autres
couronnes… Afin qu’elles nous offrent d’autres îles.
Dessins: Mathieu Devigne Texte:
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