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Quatre ou cinq et alors


    Les démons de minuit l’ont encore réveillé. D’un geste machinal, il essuie la sueur qui lentement coule en petites perles luisantes le long des plissures de son front soucieux. Il prend sa tête dans ses mains, comme s’il pouvait catalyser les mauvaises pensées et les envoyées au loin.


Il se laisse alors brutalement retomber sur le lit. D’un coup si sec que son corps rebondit une fois.
Il a des pensées positives capables afin de masquer, voire effacer, ces actes. Laver le sang. Du rouge, partout.
Il rallume la lumière.
Non, il n’y a plus de sang sur ces mains. Il se concentre alors sur son cœur.
Diminuer les pulsations. Réduire l’afflux de sang. Il y parvient de mieux en mieux.




- C’est horrible, ce qui c’est passé, hier.
- Sait-on qui a fait cela ?
- Non, pas encore.
- Et le gymnase est inutilisable, maintenant.
- Décidément, les gens n’ont aucune pitié.
- Moi, je sais qui c’est. Les deux femmes se tournent vers Guénolé. Il a les cheveux châtains, la quarantaine à peine. Il est assis dans le salon lisant son journal. Il savoure son effet. Sa femme, intriguée, lui dit :

- Et bien dis-nous si tu sais !
- C’est facile. On prend la liste des élèves et leurs notes de sport. On interroge les mauvais élèves. Le casseur de vitres se trouve parmi ceux-ci. Il se dénoncera.
- Tu ne m’avais pas dit que tu étais sur l’enquête.
- Voyons, Alicia. Tu sais bien que je ne m’occupe pas de ce genre d’affaire.
- Salut p’a, salut m’an. Ah bonsoir, solange. Quelqu’un a-t-il vu mes baskets blanches ?

    C’est Soizig, la fille de Guénolé et Alicia, qui vient de faire son entrée. Sa sortie est toute aussi rapide. Guénolé replie soigneusement son journal et rallume son cigare. Il avait réussi, le temps d’une heure ou deux d’une journée paisible de dimanche, à ne plus penser à son enquête. Mais ce temps est révolu. Solange, la voisine, prend congé. Quelques minutes plus tard, Guénolé sort également.

- Où vas-tu ?
- Je vais prendre l’air. Je serais à l’heure pour le dîner, ne te fais pas de soucis.

    Demain, l’autopsie. Il est tendu à la seule idée d’y assister. Il marche dans la rue, respirant l’air à pleins poumons comme s’il voulait faire le plein d’air frais et pur avant d’inhaler l’odeur nauséabonde et trop familière des chairs pourries. Guénolé est lieutenant de police. Il est apprécié, aussi bien n tant qu’homme qu’en tant que policier. Sauf peut-être par Gaspard, toujours jaloux. Et son supérieur, le commissaire Trégard, trouvant tout le temps à redire sur ses méthodes trop rudes à son goût. Rudes, mais efficaces. Justice par tous les moyens, telle est sa devise. Il est breton, un vrai. Avec son cœur mais aussi ses racines. Ses supérieurs quant à eux viennent d’ailleurs. Ils ne savent pas ce qui se passe vraiment dans les campagnes, ici. Il en a tiré au clair, lui, des affaires. Mais cette fois, il ne sait pas encore comment il va élucider celle-ci. Il a déjà des éléments, mais il ne peut les révéler trop vite. Il ne doit pas faire d’erreur.



II relit les lignes du rapport d’autopsie.

« Victime : femme. Age : 28 ans environ. Lacérations avec un objet tranchant, type couteau.

Trois lacérations au bras droit, quatre au bras gauche, deux au visage.

Contusions sur le visage et dans le dos.

Rapport sexuel avant décès. Coup fatal derrière la nuque ayant provoqué la mort, non immédiate etc.… »


Au vu des analyses scientifiques, il sera facile de conclure que la jeune femme est victime du même meurtrier.

D’autres femmes ont hélas été retrouvées mortes les mois précédents, dans des conditions similaires.



    La mort remonte à quatre jours. Le corps de la victime a été retrouvé derrière la maison, au fond du jardin, donnant sur un terrain vague. La maison appartient à un certain Oscar Redet dont la police n’a toujours pas retrouvé la trace. Il est considéré comme le suspect n°1 dans l’affaire. Guénolé reconstitue mentalement la scène. Il établit différents scénarios mais aucun ne lui paraît plausible. Ce n’est qu’en arrivant chez lui qu’il crie eurêka. Tout s’emboîte maintenant. « La jeune femme arrive chez son petit ami. Ils font l’amour. Elle repart, en sortant par derrière pour ne pas être vue de la route principale. L’assassin la guette. Elle se retourne. Elle le voit. Il s’approche mais elle tente de se défendre et crie. Il commence à lui donner des coups de poing et sort son couteau. Elle ne se tait pas. Il se précipite sur elle, lui entaille un bras, puis l’autre. Mais son petit ami a entendu. Il sort. Affolé, le meurtrier laisse échapper sa victime qui réussit à se relever et qui essaie de s’enfuir. Alors, il ramasse un morceau de bois, lui assène un premier coup dans le dos puis un deuxième sur la tête. Son petit ami est toujours là, tout près, il continue à crier. L’assassin l’assomme également. Il prend ensuite le temps de retourner le cadavre de la file. » Guénolé a déjà eu affaire à des psychopathes. Ils éprouvent une certaine jouissance dans la contemplation de leurs froides victimes. Mais un détail manque dans son analyse. Il continu ses réflexions « le petit ami a tout gâché. Par rage, l’assassin le prend sur l’épaule et l’emmène le jeter dans un talus. »

    Oui, tout se tient à présent. Le meurtre est donc aussi celui du tueur en série, qui a déjà tué trois autres femmes. Des lacérations sur les bras et sur le visage. Même si pour les autres, il a pris son temps, et les a tuées à petit feu, à force de lacérations lentes et nombreuses sur tout le corps. La présence de l’homme est une fâcheuse coïncidence. Guénolé doit maintenant envoyer des policiers fouiller les alentours. Ils vont croire à sa thèse, maintenant. Ils ne croyaient pas, de prime abord, au lien entre ce meurtre et celui des trois autres femmes. Des similitudes, mais trop de différences. A commencer par la présence du petit ami, et l’arme du crime. Ils croient toujours le petit ami de la victime, Redet, coupable.

- Pourquoi Redet aurait tué sa copine devant chez lui ? Lui demandent ses collaborateurs. C’est idiot. Un meurtrier en série ne commettrait jamais ce genre d’erreur.
- Et bien il n’avait peut être pas prévu de tuer cette jeune fille mais en la voyant venir à lui, il a voulu lui faire ce qu’il a fait aux autres.
- Non, cela ne tient pas, pour moi.
- Dans votre hypothèse, lieutenant, il a opéré près d’une maison. Tous les autres meurtres ont eu lieu sur des terrains isolés.
- Vous oubliez le terrain vague. Il comptait suivre la fille et la tuer beaucoup plus loin.
- Vous pensez qu’il suivait déjà la fille ?
- C’est une possibilité que je n’écarte pas non plus. Ce genre de tueur repère ses victimes et les traque jusqu’au moment opportun et là, il frappe. Mais il peut modifier son scénario lorsqu’une bonne occasion se présente.
- Mais il aurait pu la tuer au couteau. Pourquoi le morceau de bois ?
- Je vous l’ai dit. Surpris par le petit ami de la victime, il s’est affolé et a dû là aussi modifier sa façon d’opérer.
- Qui se charge des renseignements sur Redet ?
- Je m’en occupe moi-même. Je vous demande seulement d’aller fouiller le terrain vague voir si l’on ne trouve pas de nouveaux indices.



    Le lendemain, le téléphone sonne au bureau de Guénolé. Ils ont retrouvé le corps de Redet, dans le terrain vague. La crâne fracassé. L’autopsie révèle qu’il est effectivement décédé dans un même laps de temps que la fille. Des analyses prouvent que le poil retrouvé sur la jeune femme lui appartient.

    Trégard, son chef vient le féliciter pour sa perspicacité. Et Redet ? Guénolé a déjà un dossier sur lui. Tous sont étonnés de sa rapidité. Mais cela lui ressemble beaucoup. Redet était un homme d’affaire. Il avait été conseiller financier pour de grandes entreprises. La fille était bien sa récente petite amie. Il habitait Bruxelles. La maison qu’il occupait en Bretagne était sa maison de campagne. Il possédait également une autre maison secondaire, en Italie. Il n’y a rien d’autre dans son dossier.

    Guénolé est satisfait, tout concorde pour le mieux à ses yeux. Il va maintenant pouvoir révéler à tout le monde le nom du suspect numéro un, celui qu’il traque depuis des semaines, sans preuve mais avec de sérieux soupçons. Il s’appel Gentel. Il a tellement travaillé sur cette enquête ! Il avait abouti à la piste de Gentel, bien avant le meurtre de cette jeune femme. Devant l’efficacité et le sens de la déduction dont il a fait preuve pour le dernier crime, il obtient sans problème un mandat de perquisition chez ledit Gentel.


    Tout est prêt. Observations depuis plusieurs jours. Répétitions du scénario. Gilets pare-balles. On y va. Guénolé frappe à la porte, et sans attendre, la fait dénoncer. Ses hommes visitent les pièces, et quelqu’un s’écrie : « il s’enfuit par derrière ! » Guénolé avait prévu le coup, il est déjà à sa poursuite. Celle-ci durera près de quinze minutes. Les autres policiers sont encore loin. - Arrête-toi, Gentel.

L’homme interpellé se retourne et pointe une arme.
Guénolé l’abat d’une balle en plein cœur.
Il se précipite alors sur l’homme, enfile un gant.
L’arme n’est pas chargée.
Le policier sort de sa poche un autre pistolet, écarte sa main droite le plus possible de sa main gauche, et se tire dans la main. Malgré la douleur, il place l’arme dans la main de Gentel et met le pistolet sans balles dans sa poche avant de s’asseoir par terre.

Trois minutes plus tard arrive le premier policier.


   

    Voilà, tout est fini. Le coupable a payé. Lorsqu’un homme est coupable de meurtre, il est coupable, quelque soit le nombre de victimes. « Trois, quatre crime ou cinq, personne ne fera la différence », se dit Guénolé. Seule insatisfaction, on n’a retrouvé chez lui aucune preuve démontrant à coup sûr que Gentel est bien le tueur en série. Comme à son habitude, le commissaire est soupçonneux. D’accord, le dossier de Guénolé est solide : Gentel avait déjà été soigné pour troubles psychiques. Un lien avait été établi pour les trois premières femmes : toutes trois avait été clientes de la mère du tueur, une esthéticienne. Sauf la dernière, et cela intrigue Trégard. « La mère de Gentel était d’une beauté rare, réparant les visages féminins afin de leur rendre leurs grâces. Et lui, il les défait. Sa psychopathie est liée à une enfance malheureuse, et tout se passe comme s’il attribuait à la splendeur féminine l’absence de temps et l’amour de sa mère. Ses actes meurtriers et barbares sont pour lui des actes de réparation. » Voilà ce qu’on peut entre autre lire dans le rapport de Guénolé. Trégard l’interroge à nouveau.

- Comment expliquez-vous qu’il ait tiré sur vous ? Il n’avait pas de port d’arme.
- Je vous l’ai dit, il s’est senti menacé.
- Pourquoi n’a-t-il pas tué Redet avec son pistolet, dans ce cas ?
- Parce qu’il ne devait pas l’avoir sur lui. Il devait seulement l’avoir dans sa maison, comme moyen de défense. L’arme avec laquelle il avait opéré auparavant était le couteau, ne l’oubliez pas.
- Il y a quelque chose qui ne me paraît pas clair, dans tout cela. Je vous demande d’y retravailler. Vous allez bien vite aux conclusions, cela ne vous ressemble pas. Quelque chose gène encore le commissaire Trégard. Tout est bouclé, il ne va pas semer sa merde, tout de même, pense Guénolé… Pourvu qu’il n’aille pas fouiller dans le passé de Redet…




    Guénolé se réveille tout en sueur. Il a encore fait un cauchemar. Il a encore vu ses démons. Le visage de cette femme qui l’obsède. Elle a tant crié, supplié, hurlé, pendant qu’il la lacérait. Et le sang qui giclait partout !

   

Bien sûr, elle n’y était pour rien dans l’affaire. Mais elle avait été la clé. La clé masquant le meurtre de Redet sous celui du tueur en série,
Gentel. Les lacérations, il s’en serait bien passé, mais il avait bien été obligé d’en faire avant de la tuer. Le corps de Redet gisait déjà, à ce moment là, dans le salon. Guénolé avait donc dû la laisser s’enfuir, la faire s’approcher au maximum du terrain vague. Il prend la bouteille à côté de lui, et boit. Il regarde Alicia qui dort profondément. « C’est presque fini », lui dit-il dans un doux murmure. La mort de René sera bientôt vengée.

    René, c’était son frère et le véritable père de Soizig. Un frère qui était tout pour lui. Il s’est suicidé un beau jour de printemps laissant Alicia, seule, avec sa fillette de quatre ans. Les policiers en avaient concluent à un « surmenage professionnel ». Mais Guénolé avait mené sa propre enquête et était remonté jusqu’à Redet. Redet responsable de la faillite de l’entreprise de son frère. Redet responsable de sa mort. Personne n’avait voulu l’écouter. Personne n’avait voulu ouvrir une véritable enquête. Justice n’avait pas été faite.




- Guénolé, pouvez-vous venir dans mon bureau, je vous prie.
- Tout de suite.
- J’ai du nouveau. Il faut qu’on parle de l’affaire Gentel. Le cœur de Guénolé s’emballe.

    Quelqu’un l’aurait-il vu à la maison de Redet ? Si c’est cela, il est foutu. Que faire ? Nier, dire qu’on l’a confondu avec un autre. Un alibi, il en trouvera un, Alicia. Mais aussitôt il se maîtrise. Diminuer les pulsations. Réduire l’afflux de sang. Ne rien laisser paraître, c’est important.

- Un meurtre a eu lieu.
Guénolé le regarde, bouche bée.
- Classez l’affaire Gentel. Je vous mets sur cette nouvelle enquête. Tout autre vous verrez.

    Guénolé sourit, sort un paquet de cigare de sa poche, en offre un à son chef. Il tire une grande bouffée. Trois, quatre crimes ou cinq, qu’importe le nombre ? Justice par tous les moyens, telle est sa devise.



Texte: Marie Pierre DEMON
Illustrations: Erwan

Posté par marmou31 à 15:20 - 03_nouvelles illustrées - Commentaires [0] - Permalien [#]

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