Bienvenu à vous parmi les menhirs hurlant!
Vénus

Où
un étrange personnage fait son apparition

La
fête bat son plein dans ce village perdu, posé au fond des landes. Au loin,
malgré le temps relativement clément qui a pris possession de la région depuis
quelques jours, les mugissements de la jument bleue répondent toujours aux
cornes de brume. Il faut dire que par temps de chien ou beau fixe, bien rares
sont les jours où le vent oublie d’éroder ce coin de terre ingrat dédaigné des
dieux et bientôt des hommes. Un petit bourg comme il en existe trop maintenant,
mélancolique de son passé, malade de l’avenir, qui voit sa population se
réduire comme peau de chagrin. Les peu nombreux jeunes désertent vers la ville,
en quête d’un travail introuvable par ici, et les anciens, eux, prennent à une
cadence trop rapide la direction du cimetière qui est, hélas, devenu l’un des
rares lieux de la commune à faire le plein. Aussi, à la moindre occasion
offerte, la grande majorité des habitants se réunit afin d’exorciser un peu
l’inéluctable issue qui les guette, tapie dans des replis d’existence.
Et
aujourd’hui la vie paraît avoir repris le dessus, même si les rues et ruelles
semblent encore plus désertes qu’à l’accoutumée, si tant est que ce soit
possible. Une agitation inhabituelle et fébrile règne près de la salle des fêtes.
Le parking habituellement désert est rempli de voitures. Les lumières vives de
la salle attirent quelques retardataires qui, en franchissant la porte, se
retrouvent submergés par un flot de musique. Les réjouissances sont de taille.
Le rituel concours de chants traditionnels, accompagné d’un fest-noz, a drainé
bien au-delà du village, un grand nombre d’habitants de la région toute
entière, ainsi qu’un bon paquet d’estivants en quête de clichés et d’émotions à
ranger dans les souvenirs sépias des vacances. Depuis plus de deux heures
maintenant, les groupes se sont succédés sur la petite scène, entonnant à tour
de rôle des mélopées anciennes qui parlent de vie, d’amour et de mort. La
température est montée d’un cran dans la salle surpeuplée. Les mains se joignent
au hasard des rencontres pour former des cercles de plus en plus grands, mêlant
profanes et initiés dans des gavottes cadencées. Des filets de sueur
apparaissent et ruissellent le long des colonnes vertébrales des danseurs
experts ou amateurs. Le bar dressé tout au fond de la salle ne désemplit pas.
Des vagues successives d’assoiffés le prennent d’assaut. Les litres de bière et
de cidre pression ingurgités prennent peu à peu possession des esprits de
quelques assidus.
À
la fin du tour de chant du duo qui occupait la scène, le speaker reprend le
micro :
-
Et maintenant, de retour au pays après de longues années à parcourir le monde,
voici Yann Le Ruzic.
Une
étrange silhouette fait alors son apparition. L’homme porte une cape plus
sombre qu’une nuit sans lune. Le capuchon recouvrant sa tête protège encore son
mystère. Il est chaussé de longues bottes de cuir, fatiguées par des années de
route. Ainsi paré, il ressemble à un sorcier, un antique meneur de loups qui
inspirait tant de craintes aux anciens.
Bizarrement,
l’assistance s’est figée dès son entrée. Le bruit se fait chuchotement pour
s’épuiser en un silence pesant qui n’a pas sa place ici. La silhouette s’avance
sur le devant du podium. Un murmure parcourt l’assemblée quand il fait tomber
le capuchon d’un mouvement de la tête sec et concis. Ses longs cheveux, retenus
en queue par un catogan, sont tressés d’hiver. Son front est raviné de rides
profondes et désordonnées qui meurent aux coins des yeux en deltas de vécu.
Mais surtout, ce qui fait passer un frisson bien perceptible dans la foule, ce
sont les éclats de braise qui brûlent de mille feux dans les yeux vitreux. Le
tout rehaussé par la lourde chevelure immaculée.
Les
gens demeurent un long instant, bouche bée, comme statufiés par des brisures de
peur irraisonnée qui leur remontent le long de l’échine. Dans un coin de la
salle, on voit même la Marie-Louise, habituellement si diserte, se signer en
silence. Il faut attendre que l’albinos entonne le gwerz d’une voix grave et
pénétrante pour que les gestes reprennent peu à peu leur place, que le sang se
remette à circuler dans les veines.

Sur
l’océan atlantique bien au large de la pointe de Bretagne...
Où
la pêche peut révéler bien des surprises

Des
heures à remonter le filet. Des heures stériles, avares d’espoir. Jean-Louis
plisse ses yeux clairs et passe sa main dans le poil dru et noir qui lui mange
le visage. Il implore l’horizon en une prière muette pour que le sort qui
s’acharne sur le ‘Cheval d’écume’ depuis de trop longues semaines finisse par
tourner. Le métier a payé, mais il y a longtemps. Aujourd’hui avec le cours du
poisson, la concurrence de l’étranger, quand on a payé l’équipage, le gas-oil
et les traites du bateau il ne reste pas grand-chose. Et c’est pas avec ce
qu’ils ont pêché aujourd’hui que les choses vont s’arranger. Si ça continue
comme cela, il va faire demi-tour, remettre le cap sur le continent. Au moins
cela lui permettra d’arriver à temps pour la fête de samedi. Et puis avec les
années qui passent, chaque séparation est un peu plus douloureuse. Les rires et
les jeux de Yann, Nolwenn et Marie lui manquent de plus en plus. L’absence du
corps chaud de Viviane à ses côtés la nuit, pendant les courts instants de
repos, devient de plus en plus pesante.
Le
chalut lancé une nouvelle fois à la quête de l’océan. Et puis tout à coup, ça y
est. Enfin! La tension des câbles ne ment pas. Le treuil qui grince. Il souffre
et gémit sous la charge de la masse grouillante qui apparaît maintenant. On
entend ses cris. C’est le chant de la rouille qui est née des humides morsures
salées sur l’acier. C’est le chant de la sueur, des cals sur les mains
rugueuses, c’est le chant du dur labeur enfin récompensé. Avec peine le chalut
est hissé à bord. Le filet est plein et s’étale sur le pont. Les yeux des
hommes brillent. Partout, ce ne sont qu’écailles qui captent dans leurs
derniers mouvements de vie des esquilles de soleil, écorchures d’argent qui
tentent dans de vains efforts de retrouver l’eau salvatrice. Ce ne sont que
nageoires palpitantes et désespérées, qu’ouïes empoisonnées par l’air chaud,
yeux globuleux affolés ne comprenant pas l’étrange prédateur surgi d’on ne sait
où, queues dressées ne rencontrant que le vide pour se propulser un peu plus
vers la mort. Ce ne sont que carapaces superflues dans ce nouvel élément sec et
brûlant, pinces se refermant dans l’air en des claquements inutiles, antennes
désorientées qui vibrent éperdues dans cette autre dimension.
Au
milieu du foisonnement marin, c’est Jean-Louis qui le voit le premier. Un pied.
Un pied d’albâtre fragile et gracieux qui pointe hors de l’amas poisseux.
-
Putain de dieu ! Bosco, Rémi, La Sardine, regardez, on a ramené un macchabée.
Les
hommes qui ont commencé le tri s’arrêtent au cri de Jean-Louis. Bosco qui est
le plus proche enjambe les poissons et commence à dégager le corps, bientôt
rejoint par les autres.
Au
fur et à mesure qu’ils le débarrassent de ses attributs suffocants, les yeux de
La Sardine s’arrondissent et sa bouche béate refuse de se refermer. Car La
Sardine n’a jamais vu un corps de femme aussi nu que celui qui se présente, si
ce n’est à travers la vision froide et distante d’un écran de télévision. La
Sardine, c’est le sobriquet dont on l’a affublé depuis le début de son
adolescence. Ce surnom lui vient en partie du fait que ses géniteurs
travaillent tous deux à la conserverie, mais surtout à cause de sa tête étroite
et fuyante vers l’avant qui le fait ressembler vaguement au poisson. La cruauté
de ses camarades a fait le reste. Peu doué pour les études, il lui a fallu se
diriger rapidement vers l’apprentissage d’une vie professionnelle. Et pour fuir
les sarcasmes, il s’est dit que rien ne valait un bateau. C’est comme ça qu’il
s’est retrouvé sur le ‘Cheval d’écume’. C’est dur à dix-sept ans, avec un
physique ingrat, un maigre bagage intellectuel et un métier qui n’attire pas
vraiment les filles, de se trouver une petite amie. Cette pensée le hante la
nuit et l’obsède le jour. Alors là, devant le spectacle de ses fantasmes
révélés, sa gorge se serre, ses yeux s’attardent sur les courbes, se gavent de
la nudité. Car le corps n’a pas souffert de son séjour dans l’eau. Pas comme
certains de ces noyés que l’on retrouve au bout de plusieurs jours, violentés
par le ressac, à moitié déchirés par les crabes. La beauté de la sirène lui
éclate à la face. Elle lui explose le cerveau, le laisse ébahi, orphelin des
peu de moyens qu’il possédait encore. La voix de Bosco rompt le charme.
-
Merde, elle respire encore. Aidez-moi, vite.
Les
trois autres la tirent, l’isolent de sa gangue mouvante.
Bosco le premier est allé chercher une
couverture et de l’alcool avec lequel il s’est mis à la frictionner
énergiquement. Il ne paraît faire que peu de cas de ses seins lourds et fermes,
de son sexe offert aux vents salés, des ses hanches faites pour donner la vie.
Marin, il connaît trop le prix d’une existence, le lourd tribut payé à l’océan
pour se laisser aller à des considérations autres.
Les
couleurs reviennent. Les joues se parent d’un rose timide mais encourageant. Il
met en valeur les taches de rousseur qui dessinent sur le visage un archipel de
bonheur. Des yeux d’un vert profond s’ouvrent. On dirait des perles de jade
posées sur le blanc de la sclérotique. Des lèvres ourlées d’une infinie douceur
peignent un sourire un peu las. Des sons franchissent la barrière d’ivoire des
dents si bien disposées. Jean-Louis, en bon capitaine, impose le silence,
s’approche de la bouche pour capter le faible murmure qui s’en échappe.
-
Attendez, je ne comprends rien à ce que vous me dites. Ne vous fatiguez pas,
vous nous expliquerez plus tard. Vous allez vous reposer dans ma cabine,
reprendre des forces. Je vais prévenir les secours.
Rémi
décroche une astérie qui s’est emmêlée dans les éclats de soleil de la longue
chevelure. Emmaillotée dans la couverture, Bosco et lui la transportent et
l’installent le plus confortablement possible sur la couchette du capitaine.
Où la technologie montre ses faiblesses

Jean-Louis
remonte sur le pont le premier. Il scrute le large à la recherche d’une trace
de naufrage récent. Mais la mer est calme, étonnamment lisse. Une plaque
huileuse qui retient captifs les reflets des rayons qui ont eu l’impudence de
la frôler. Pas le moindre débris, le moindre signe d’un bateau en difficulté.
Avant de s’engouffrer dans le poste de pilotage, il aboie quelques ordres aux
hommes qui se sont arrachés avec regret à la contemplation de celle qu’ils
surnomment déjà la miraculée.
-
Magnez-vous les gars. Il faut trier le poisson vite. Sinon il va falloir tout
rejeter à la baille. Je vous rejoins dès que j’ai réussi à joindre le CROSS.
Les
autres s’exécutent. On ne discute pas les ordres du patron. Mais leurs pensées
restent accrochées dans la minuscule cabine qui abrite désormais un trésor. La
plus belle des prises qu’ils ont pu rêver faire un jour.
-
Bordel de merde, c’est quoi encore ce truc.
Jean-Louis
vient de jurer à voix haute devant le poste de radio qui reste désespérément
silencieux. C’est pas possible, en vingt-cinq ans de métier il n’a jamais vu
cela, tous les appareils de transmission sont tombés en rade. Ils vont être
obligés de rentrer, d’abandonner la chance qui leur souriait enfin. C’est sûr,
là-bas, ils vont être accueillis en héros, mais ce n’est pas ça qui va faire
bouillir la marmite. A moins que… Jean-Louis ressort, s’exposant au souffle de
l’océan. Il vient de décider d’en parler à Bosco. Bosco possède le flair, il se
trompe rarement dans les décisions à prendre. Jean-Louis l’appelle, le tire à
part.
-
Bosco, on a un problème. La radio est tombée en panne, on n’a plus aucune liaison
avec le continent. Je sais pas quoi faire. D’un côté je me dis qu’il faut
rentrer, la ramener à terre. D’un autre ça fait une paille qu’on n’est pas
tombé sur un coin aussi poissonneux. Peut-être qu’on est pas obligé de repartir
tout de suite.
-
Faut finir de dégager le pont et rebalancer le chalut. Ensuite y’aura qu’à
aller voir comment elle va. On prendra une décision après.
Bosco
se racle la gorge, catapulte par dessus bord un long crachat qui vient souiller
la mer. Tout le monde s’attelle à la tâche.
Le
tri terminé, les deux hommes redescendent vers la cabine, sous l’œil envieux de
La Sardine qui n’en perd pas une miette.
Où
l’on se rend compte que même les sirènes se parfument
Jean-Louis
ouvre la porte doucement, se rapproche sur la pointe des pieds. Il ne veut pas
troubler le repos de l’océanide. Mais elle ne dort pas et sourit aux deux
hommes qui s’approchent.
-
Comment vous sentez-vous à présent ?
Une
voix claire et chantante se fait entendre. Mais dans une langue complètement
incompréhensible aux marins. Jean-Louis se tourne vers Bosco, qui, d’un signe
de tête, lui fait comprendre que lui non plus n’a rien compris. Jean-Louis
insiste :
-
Dou you spique angliche ?
Les
yeux verts s’amusent de la situation, le sourire est la seule façon de communiquer.
La tentative de conversation se poursuit un instant, sans résultat tangible. La
langue employée leur semble se rapprocher d’une espèce de patois gaélique, mais
sans plus.
-
Bon je crois qu’on va pas y arriver comme ça. Nous allons pêcher encore une
journée avant de vous ramener. Tout à l’heure nous viendrons vous chercher pour
le repas. Continuez à récupérer.
Jean-Louis
a mimé tant bien que mal ses dernières paroles, mais les seules réponses qu’il
obtient sont condensées dans ce rire cristallin. Ils remontent tous les deux,
ennuyés de ne pas en savoir plus, mais soulagés de voir que son état s’est
spectaculairement amélioré. Bosco le premier, brise le silence rêveur qui les a
envahis.
-
T’as pas remarqué ?
-
Remarqué quoi ?
-
Ben son odeur.
-
Quoi son odeur ?
-
Ben justement. Elle était à poil au milieu du poiscaille et elle le sent même
pas. Nous quand on rentre, on a beau se laver, se récurer jusque sous la peau,
l’odeur elle s’en va pas. Elle est en nous, elle nous habite, impossible de
s’en débarrasser. Elle, elle sent, je sais pas moi … des odeurs de vanille,
d’épices, tiens de fleurs de tiaré.
-
Oh là, Bosco, tu deviens poète avec l’âge. C’est pas plutôt tes souvenirs qui
remontent à la surface ?
Bosco
a fait son service dans la marine nationale, ce qui lui a permis de faire un
tour sur pas mal d’océans. Les îles du Sud, il en parle souvent, elles sont
restées accrochées à sa mémoire. Les Iles de la Société, Tahiti, Mooréa, les
Iles Sous le Vent, Bora-Bora, Raiatea, Huahine, Les Iles Marquises. Chaque île
est comme une perle d’un chapelet de souvenirs dont il égrène les noms avec
douceur, litanie qui lui rend à chaque fois les yeux un peu plus brillants sous
ses sourcils broussailleux.
Une
grimace, mélange d’envie et de regrets, traverse son visage buriné d’embruns et
de coups de mer.
-
Fais pas chier le marin, tu peux pas comprendre. Là-bas, même la vie avait une
odeur.
-
T’énerves pas Bosco. je te charriais juste un peu comme ça.
Où
Rémi trouve un nom à la sirène
Rémi
a préparé le repas du soir, un lieu fraîchement pêché, rôti avec des tomates,
des oignons et quelques trucs de sa convenance. Il se débrouille pas mal en
cuisine. L’odeur du plat envahit le petit carré où ils se serrent un peu pour
manger. Ils ont réservé la meilleure place, celle qui fait face au hublot, à
leur passagère, que La Sardine, heureux et intimidé, est allé chercher.
Celle-ci dévore la chair blanche et juteuse avec appétit, éclairant de sa
présence joyeuse, les hommes qui la contemplent. Un ersatz de conversation
s’ébauche, fait de mimiques, de regards, de gestes. Bosco, entre deux bouchées,
lâche :
-
Et dire qu’on connaît même pas son nom.
-
Y’a qu’à l’appeler Vénus.

C’est
Rémi qui a parlé. Il est sorti du mutisme qu’il pratique quasiment comme un
moine ayant fait vœu de silence. Ses compagnons, qui en ont pris et l’habitude
et leur parti, le regardent étonnés, attendent la suite qui ne vient pas. Bosco
le relance :
-
Pourquoi Vénus ?
-
Ben gaulée comme elle est, elle aurait pu servir de modèle à Botticelli, et
puis elle aussi, elle est sortie de l’eau.
-
Je comprends rien à tes histoires.
-
Pas grave.
Rémi
se tait. Il a largement débordé sur son quota de paroles. Il se replonge dans
son univers muet, inaccessible aux autres. C’est pas qu’il soit asocial, non,
juste qu’il ne souhaite plus parler pour ne rien dire. Etudiant en troisième
année de médecine, il a tout largué, écœuré par ce système vain et fat où tout
repose sur la compétition, le pouvoir et l’argent. Le départ de Rozenn a, sans
doute, été le déclic, provoquant un rejet brutal, viscéral de ce monde froid
qui l’entourait. L’épisode qui l’a laissé sur le bord du chemin, nu et sans
force, égaré dans la déprime et dans l’alcool. Mais qui lui a fait comprendre
en final qu’il devait vivre une vie réelle et non pas subir celle,
artificielle, qu’on lui promettait. Alors il a voulu se mesurer à lui, se
confronter à son image. La mer lui est apparue comme l’endroit idéal. Un lieu
où l’on ne peut pas tricher avec soi-même. Connaissant Jean-Louis, il a réussi
à se faire engager sur son bateau. Et comme il fait bien son boulot, personne
ne le fait chier malgré ses dehors taciturnes. Quand il aura suffisamment
économisé, il fera la route, la vraie. Celle qui mène en Amérique du sud, en
Bolivie, au Pérou jusqu’à la Terre de Feu. Et puis l’Asie sensuelle et
l’Afrique mystérieuse. Il veut rencontrer des gens qui comme lui connaissent la
valeur des paroles, qui n’ont pas besoin de gaspiller leur salive en bavardages
inutiles pour se comprendre.
Les
autres continuent à le regarder, guettent encore quelques scories de
conversation qui ne viendront pas. Mais le nom est adopté.
Vénus
semble s’amuser de tout, rit aux histoires qu’elle ne comprend pas, se goinfre
avec enthousiasme des généreuses portions qu’on lui sert, illumine d’un éclat radieux
l’habitacle rude et masculin qui paraît tout à coup métamorphosé en restaurant
quatre étoiles.
Où de la nuit naît le malheur
-
Jean-Louis, réveilles-toi. Réveilles-toi, putain.
Plongé
dans un lourd sommeil sans rêve, Jean-Louis peine à émerger. Dans une
semi-conscience, il accroche le bras de Bosco qui s’acharne à le secouer.
-
Ouais, quoi, qu’est ce qui se passe ?
-
La Sardine, il a disparu.
Des
signaux d’alerte se mettent en branle, achevant de le réveiller complètement.
-
Comment ça disparu ?
-
Je sais pas, je l’ai cherché partout. Il n’est plus sur le bateau.
Jean-Louis
saute dans ses vêtements, escalade les marches qui mènent au pont. L’air vif et
frais lui dévore le visage. Bientôt la mer recrachera le soleil, encore
emprisonné par la courbure du globe. Le rouge de l’astre naissant épousera le
satin noir de la nuit, les couleurs du deuil et du sang, pour enfanter un halo
de bleu tendre mâtiné d’entailles orangées agressives. Tout à l’est, on devine
déjà les prémices du spectacle qui se prépare, mais Jean-Louis n’en a cure.
L’angoisse se lit sous ses paupières encore gonflées.
-
T’as bien fouillé partout ?
-
Oui je te dis.
-
Et ma cabine, t’es allé voir dans ma cabine ?
-
Tu crois quand même pas que …
-
Je crois rien du tout. Attends, La Sardine on voit bien que y’a pas que l’acné
juvénile qui le travaille. Si ça se trouve, il est là-bas, planqué dans un coin
à la mater.
Jean-Louis
se précipite, tenaillé par un obscur pressentiment qui lui noue les entrailles.
Vénus
est là, étendue dans la couchette qui sent l’homme et ses rêves de solitude.
Elle dort d’un sommeil profond, réparateur. Sa respiration calme et cadencée
lui soulève régulièrement la poitrine, telle une vague paisible qui vient
inlassablement se confondre avec la grève. Mais nulle part, trace de La
Sardine.
-
Va réveiller Rémi, je continue à chercher.
Au
bout d’une demi-heure, il faut bien se rendre à l’évidence, la Sardine n’est
plus sur le bateau. Jean-Louis remue la tête, ses épaules s’affaissent. Il se
sent minable, vaincu par le poids monstrueux de l’accablement qui lui broie le
cœur. Il gémit.
-
Merde c’est pas juste, il méritait pas ça. C’est de ma faute, on aurait dû
rentrer hier.
Bosco
le reprend.
-
Arrête, t’y es pour rien. C’est la mer qui est vorace. Tu sais, comme tous les
marins, comme elle peut être pute et chienne. Elle reprend d’une main ce
qu’elle donne de l’autre. C’est comme ça. T’y peux rien.
-
C’était qu’un môme Bosco, tu comprends ça, un môme.
-
Arrête de te faire du mal, ça le fera pas revenir.
Mais
Bosco lui-même a une boule qui lui obstrue la gorge, magma de sanglots refoulés
et de rage contenue.
Vénus
a fait son apparition. Elle semble comprendre qu’il vient de se passer un drame
et se réfugie dans un coin, à l’écart des hommes emmurés dans leur tristesse.
Les autres lui jettent à peine un regard. Ils ont oublié sa beauté.
-
Bosco, remets les moteurs en route. On rentre. Il faut que l’on prévienne ses
parents.
Bosco
rentre dans le poste de pilotage, avant d’en ressortir presque aussitôt.
-
Jean-Louis, j’y comprends rien. Les moteurs refusent de repartir.
-
Merde, c’est pas possible, il faut que l’on se tire d’ici.
Où la nuit lève une infime partie du voile
Jean-Louis
a pris son quart à son tour, après Bosco. La nuit et sans l’habituel
appareillage électronique, le bateau est bien plus vulnérable. La présence de
l’écran vert et luminescent du radar n’est plus là pour lui tenir compagnie.
Mais bizarrement, depuis hier exactement, ils n’ont plus aperçu aucun autre
bâtiment. Le fantôme de La Sardine vient sans cesse se coltiner avec son
esprit. Il repense à cette saloperie de journée. Les épisodes passés se mêlent
dans son cerveau en un effroyable maelström qui l’empêche de se concentrer sur
l’horizon. Il revit la pêche, le constat de la disparition, les pannes successives
qui les condamnent à rester là, au bon vouloir de la fortune, à attendre qu’un
autre navire croise dans les parages. Tout à l’heure déjà, pendant son semblant
de sommeil, la longue journée morose, à tourner en rond, bouffé par le chagrin
et la culpabilité, n’a cessé de ressusciter en séquences insomnieuses. Et puis
les histoires de Bosco auxquelles il ne veut pas donner prise, ces machins de
sortilège, de Marie-Morgane, de dame blanche, qu’il s’évertue d’oublier.
Par
instants, ses yeux se ferment, gorgés de fatigue et d’impuissance. Le bateau
craque, geint d’être sans ressource. Un cri étrange vient soudainement crever
la carapace des événements. Jean-Louis sort du poste, descend dans la cabine de
l’équipage. De sa lampe électrique, il balaie le maigre espace, dérisoire bulle
de répit dans ce monde besogneux. Rémi et Bosco sont là, profondément endormis,
même si Bosco grommelle quelques paroles inaudibles entre deux ronflements
sonores. Sans doute est-il, lui aussi, habité par des cauchemars récurrents.
Pendant
qu’il est là, d’autres sons insolites viennent troubler la quiétude nocturne.
On marche sur le pont. Et si c’était La Sardine qui avait, pour il ne sait
quelle obscure raison, échappé à leur investigation et qui se baladait
maintenant là-haut ? Jean-Louis veut en avoir le cœur net. Il ressort.

La
nuit est là, compacte, oppressante, s’appropriant les moindres recoins du
bateau d’une lourde chape de ténèbres. C’est une nuit sans lune, une nuit
d’encre, de noirceur, que les lueurs vacillantes des étoiles peinent à
transpercer. Le faisceau lumineux projette des ombres démesurées et
fantasmagoriques qui dansent et ondulent sous les mouvements de la torche. A
présent, le clapotement de l’eau contre la coque noie les autres bruits.
Jusqu’à ce qu’une mélopée étrange, sensuelle s’élève de la proue. C’est comme
un chant de cétacé, douloureux et plaintif qui s’empare de sa volonté et guide
ses pas. La lumière ne lui est plus d’aucune utilité, un halo luminescent est
né de la mer. Tout autour du bateau, l’eau est devenue verte, phosphorescente.
Il lui semble apercevoir des silhouettes fluides et rapides qui frôlent le
navire. Un peu plus loin, à bâbord, des formes symétriques, déformées par le
prisme mouvant, écorchent la monotonie de l’océan. On dirait des murs. C’est à
ce moment qu’il l’aperçoit.
Où le malheur frappe à nouveau
Rémi
se réveille péniblement. Il ouvre un œil encore lourd de mauvais rêves. Il y a
quelque chose d’étrange dans l’air, mais, imprégné par le sommeil, il n’arrive
pas à mettre le doigt dessus. Jusqu’à ce que son esprit se déleste du poids de
la nuit, captant tout à coup ce qu’il y a d’anormal. L’obscurité a fait place à
une pénombre crasseuse. Le jour filtre à travers le vieux rideau délavé qui
obstrue le hublot. Il regarde sa montre. Cela fait plus de deux heures qu’il
aurait du prendre son tour de veille. Sur la couchette d’en face, Bosco
roupille encore. De petites bulles de salive naissent et crèvent aussitôt au
coin de ses lèvres sèches et gercées, tant sa respiration est brutale et
saccadée. Son robuste organisme paraît être broyé, vaincu par l’épuisement.
Rémi
enfile ses fringues rapidement. Il sait que s’il n’a pas pris la relève, c’est
que Jean-Louis n’est pas redescendu. Jean-Louis, pourvu que …
En
passant devant la cabine du patron, Rémi ne peut s’empêcher d’entrouvrir la
porte. Vénus dort d’un sommeil de nouveau-né, encore plus désirable dans son
insouciance offerte. Depuis Rozenn, jamais il n’a ressenti une telle attirance
envers une femme, même s’il ressent confusément ce que Vénus a de singulier.
Ces quelques secondes de contemplation lui font presque oublier ses craintes.
Au
dehors, le soleil rasant flirte avec l’atlantique, accouchant de ses rayons bas
des myriades de lucioles d’or. Jean-Louis n’est pas dans la cabine, ni sur le
pont non plus. A l’avant du bateau, près d’un gros cordage lové sur le sol, sa
lampe gît. Le verre protégeant l’ampoule est brisé, pulvérisé en mille débris
désormais inutiles. L’angoisse creuse dans le ventre de Rémi, d’amers et
douloureux cratères. Il se demande s’il est bien éveillé, si sa raison ne
s’amuse pas de lui, lui infligeant encore l’un de ces songes réalistes qui vous
colle à la peau et vous accompagne tout au long de la journée, longtemps après
s’être évanoui. Mais l’agréable sensation du vent et du soleil mêlés, les
odeurs et les bruits familiers, tout le ramène à la réalité des choses. Et à
l’insupportable qui en découle. Il lui faut aller chercher Bosco, qu’il n’a pas
eu le cœur à réveiller tout à l’heure.
Où
les événements se précipitent
-
Rémi, viens avec moi. Fais pas le con.
Rémi
secoue la tête d’un signe négatif. Il regarde Bosco charger le canot avec de
l’eau et quelques provisions. Un peu à l’écart, Vénus, les yeux comme perdus
dans des mondes lointains, ne semble pas comprendre la querelle qui oppose les
deux hommes. Bosco la fixe d’un regard haineux, sans concession.
-
Putain, reste pas ici, déconne pas. Tu vois pas qu’il se passe de drôles de
choses. D’abord La Sardine et puis Jean-Louis. Viens pas me dire que c’est normal.
Regardes-la, avec ses airs de sainte nitouche, je te dis que ça vient d’elle
tout çà. Tiens, si je m’écoutais, je la remettrais à l’eau avant de foutre le
camp.
Imperceptiblement,
Rémi s’est glissé sur la ligne virtuelle entre Bosco et Vénus, créant un
rempart de chair et d’os contre la fureur du marin.
-
Mais pourquoi tu veux pas venir ? Réponds-moi bon dieu.
-
L’orage.
Rémi
détourne le regard vers la masse noire et menaçante qui broie l’azur à l’ouest.
Mais il sait très bien, tout au fond de lui, que ce n’est pas la crainte du
mauvais temps qui le retient. Il veut savoir, connaître le dénouement de
l’histoire, voler quelques moments d’intimité avec Vénus.
-
Et merde. Tu fais ce que tu veux. Moi je préfère encore affronter les éléments
que cette sorcière. Dis pas que je t’aurai pas prévenu. Bonne chance.
Bosco
descend dans le canot et se met à ramer vigoureusement vers l’est, vers la
terre et ses promesses de salut. Rémi le regarde s’éloigner jusqu’à ce qu’il
devienne un point fragile se fondant progressivement dans la ligne d’horizon.
Quand
il l’a secoué ce matin et après l’avoir mis au courant des derniers faits, Rémi
a senti la peur chez Bosco, qui s’échappait par tous les pores pour l’entourer
d’une fragrance acide. Au fur et à mesure de son récit, il a vu le vieux front
se creuser de nouvelles barres profondes et irrégulières, les yeux fiers
s’abîmer dans des éclats tristes et farouches à la fois, les jointures des
cartilages blanchir pendant que les poings se serraient. Il a fallu qu’il use
de toute sa persuasion et de sa masse athlétique pour l’empêcher de se ruer
vers la couche de Vénus.
Les
premières grosses gouttes se fracassent sur le pont, éclatent en de minuscules
gerbes de cristal qui retombent et roulent un peu plus loin. Le grain les frappe
avec une férocité extrême. Le ciel est
devenu violet à force d’être noir. Les éclairs y dessinent des lignes de vies
brisées et éphémères, imprimant la rétine de fulgurantes zébrures. Des
roulements tonitruants et terribles accompagnent le déchaînement des cieux. La
violence soudaine des éléments les oblige à se réfugier à l’intérieur. Le
bateau roule et tangue sous les coups de boutoir. Il est devenu un précaire
élément du décor, à la merci du courroux des flots. Rémi s’agrippe tant bien
que mal aux parois. Il observe Vénus. Le tee-shirt marin qu’on lui a prêté,
complètement trempé, s’est collé à sa peau, révélant encore plus la lourdeur de
ses seins, la cassure de ses hanches. Un désir intense, insupportable, prend
racine dans son bas-ventre. Du bout des doigts il décolle une mèche de cheveux
plaquée sur sa joue. Elle sourit. Il ne sait plus, bientôt, si ce sont les
mouvements du bateau ou ceux de leurs corps qui l’emportent dans ce combat où
leurs nudités se frôlent, se repoussent pour mieux se reprendre , s’absorber et
pleurer d’une sueur harassée.
Où l'on apprend que tout se paie au prix fort
Le
ciel est redevenu serein, décrassé des déchets du coup de chien. Débarrassé de
toute marque du mauvais temps qui a poursuivi sa route vers l’orient. Sur la mer
apaisée, reste un navire couturé de cicatrices, bardé d’éraflures. Un bateau
abandonné. La tempête y a laissé les traces de ses morsures. Quelques fragments
épars flottent tout autour. Parmi eux, une espèce de cahier de bord surnage
encore un peu. Mais le papier s’est imbibé de mer et les écrits se diluent, se
dissipent dans l’eau verte en traînées de poèmes. Si les poissons avaient su
lire, ils auraient pu déchiffrer l’écriture serrée et hésitante, avant que
l’océan ne s’en empare et, de ses courants, la disperse en longs filaments
noirs. Ils y auraient découvert ceci :
Tous
ont disparu. Les uns après les autres. Je sais que c’est mon tour. Elle m’a
ouvert ses bras, elle m’a ouvert son corps. Je connais maintenant le prix à
payer. Je le sais et pourtant je ne peux rien y faire. Je ne sais même pas si
je le regrette. Le ciel et l’océan se sont déchaînés pendant nos ébats. J’en
porte d’ailleurs des ecchymoses sur tout le corps. Mais le bleu le plus profond
est celui qui me bouffe le cœur. Etait-ce un sacrilège de l’aimer ? J’ai vite
deviné qu’elle n’était pas comme les autres. Même pas différente, mais autre.
Je voulais savoir, connaître ses secrets. De toute façon, elle ne nous aurait
pas laissé partir. A quoi bon lutter maintenant ? Elle arrive, elle va me
prendre dans ses songes, m’enfermer dans ses rêves. Alors, moi aussi, je
sombrerai dans ces gouffres liquides, dans ces abysses obscurs où ma conscience
éclatera dans un ravissement sans nom. Je ne peux rien contre cela. A part
peut-être laisser une trace, ce cahier, pour vous les prochains vivants à
croiser par ici. Juste pour vous mettre en garde, vous dire que les légendes ne
meurent jamais, que les sirènes existent.
Elle
est là, je le sais. Derrière la porte qui ne m’offre aucune protection.
J’entends déjà son chant qui m’ôte toute volonté. Je vois le verrou qui tourne
sans que je le touche. Adieu ou … à bientôt.
Où notre étrange visiteur du début a la clé de tout cela ;
Et où la fin cache un commencement
La
voix puissante a envahi la salle, pénétré et malaxé les âmes. Tous écoutent
l’homme étrange chanter, sans pour la plupart d’entre eux, comprendre les
paroles en breton.
Dans
ses iris incandescents brillent des lueurs anciennes, des réminiscences
obscures qui portent des noms de lieux et d’hommes vivants ou disparus.
À toutes les femmes en noir
Emplies de chagrin, de colère
Pleurant quand vient le soir
Maris, enfants ou pères
Sachez que de tous temps
Is renaît des flots.
Que Dahut âme errante
Va choisir son bateau.
Ce n’est pas la mer seule
Qui dévore les marins.
Qui leur tisse des linceuls
Quand finissent leurs chemins.
Mais la belle sirène
Qui s’invite à leur bord
Avec son port de reine
Et dans son cœur la mort
Car tel est son destin
Qu’il lui faut pour survivre
Trouver d’autres humains
Les faire devenir ivres.
À contempler son corps
Ils ont perdu la vie.
Elle a jeté ses sorts
La mer les a repris.
Dès
les premiers instants après la fin du chant, l’assistance mi-pétrifiée,
mi-conquise, cherche du regard le singulier barde. Mais celui-ci a déjà
disparu. Il est sorti du village. Il a quitté la route et coupe maintenant à
travers la lande sévère.
Sur
ses pas, la bruyère se dessèche, les ajoncs se fanent, la vie se flétrit dans
une odeur de souffre. Il croise sur le sentier un vieux chat borgne, qui à sa
rencontre se met à cracher en sifflant, les maigres poils hérissés sur le dos
et la peur incrustée dans l’unique œil. Il arrive près d’une petite source qui
peine à trouver un chemin parmi la pierraille et la mousse. De son grand bâton
noueux, il effleure la surface de l’eau qui se met à bouillonner et à enfler
considérablement. Il sait que la source, plus loin, se jette dans un ruisseau,
qui, lui-même, finit sa vie dans la Laïta.
Mais
chut, ceci est une autre histoire …

Épilogue

La
longue chevelure flotte au gré des courants, formant des volutes soyeuses et
improbables qui jouent avec les algues. Au loin, un bruit de moteur en
approche, capte son attention. D’un mouvement souple et délié, elle se
rapproche tandis que ses écailles se font peau, que la longue queue brillante
poursuit sa métamorphose.

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